Regards : La dent en or de Patrice Lumumba

Par Ahmed Halli

L’histoire des lingots d’or d’Ouyahia évoquée, avec gravité, jeudi dernier dans ces colonnes par Boukhalfa Amazit, a suscité aussi les railleries des internautes sur les réseaux sociaux. Si certains ont imaginé des lingots d’or, servant à bloquer des portes, d’autres n’ont pas hésité à fabriquer avec ces lingots des dents en or, pour une supposée belle-mère, au sourire éclatant. Ce qui n’est sans doute pas le cas de la vraie belle-mère, qui doit arborer un autre visage que celui que lui prêtent les railleurs, en la parant du sourire resplendissant de trente-deux dents en or.

Ces railleries montrent que la honte qui accompagne la chute des hommes politiques véreux souvent n’épargne pas leurs proches, même si ces derniers n’ont rien à voir avec leurs forfaits. On peut juste imaginer qu’ils compatissent, après coup, à la peine qu’ils font subir à leur famille, même si on les voit mal cédant à un soubresaut de conscience, devant un tel dilemme. Il n’empêche, ce métal qui brille, et allume les feux de la convoitise, est le plus souvent lié à l’appât du gain facile, et à la tentation de l’enrichissement illicite, qui entraîne la corruption. C’est sans aucun doute avec de l’or que Jugurtha a acheté, pour la bonne cause, des sénateurs de Rome, juste pour avoir des informations à la source sur les préparatifs de guerre ennemis.

Et c’est une quasi-certitude que personne ne tiendra rigueur à Jugurtha, si 2000 ans et des décennies plus tard, un homme politique d’ici, qui n’avait pas de qui tenir, se laissera corrompre. Et de quelle manière ! La plus abjecte qui soit, en se laissant soudoyer par des prédateurs, des braconniers trop riches qui dépensent des fortunes pour exterminer des espèces rares. Notons tout de même que si la fièvre dite de l’or, a été supplantée, un moment, par celle de l’or noir, vite retombée devant le prix du baril, celle de l’or en bouche résiste à toute épreuve.

Les historiens font remonter la technique des dents en or à l’Égypte des Pharaons, très en vogue ces jours-ci, et marquée du sceau du métal jaune, comme l’attestent les découvertes archéologiques. Il y a un demi-siècle, subsistait chez quelques familles algériennes une curieuse coutume qui consistait à recouvrir d’or une des dents visibles de la fiancée, peu avant son mariage. Les tenants de cette tradition ont finalement dû y renoncer, faute de candidates prêtes à sacrifier au rituel. Fermons vite cette parenthèse pour ne plus avoir à évoquer des lingots quand on parle d’or, ou des milliards détournés, ou placés en banques, par des responsables indélicats, en parlant d’argent.

C’est pourtant l’argent, ou sa contre-valeur en dollars, qui a provoqué il y a soixante ans l’assassinat d’un homme d’État, Patrice Lumumba, qui incarna les espoirs de liberté de l’Afrique. Le 17 janvier 1961, Patrice Lumumba, et deux de ses compagnons, sont froidement exécutés par balle par une escouade de policiers belges, secondés par un certain Moïse Tshombé. C’est en octobre 1958 que Lumumba fonde le Mouvement national congolais, son pays étant encore une colonie belge, et il rencontre deux mois plus tard à Accra l’Algérien Frantz Fanon. Cette Conférence des peuples africains, et sa rencontre avec Fanon, et d’autres élites de l’Afrique, qui mènent le combat pour l’indépendance va déterminer son attitude, vis-à-vis de la Belgique (son fameux discours de 1960 réfutant les thèses néocolonialistes), et de l’Occident.

Après son exécution sommaire, le corps de Patrice Lumumba est dissous dans un bac d’acide sulfurique, sur ordre du sinistre Tshombé en personne, ne subsistent alors que les deux dents en or du leader. Un des policiers belges qui n’a pas encore étanché sa soif de butins les récupère comme trophées, et une seule des deux dents est retrouvée chez sa famille, en Belgique, après son décès. C’est cette dent rescapée qui sera transférée symboliquement dans l’ancien Congo belge, devenu République démocratique du Congo (RDC) en juin prochain, avec le faste réservé aux héros.

El Moudjahid, 16 jan 2021

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