A propos de quelques élucubrations sur la diplomatie algérienne

Par Abdelkader Kateb *

Certains écrits parlent maladroitement d’occasions perdues de la diplomatie algérienne, en prétendant bien connaitre les grands dossiers des conflits dans le monde. Disons les choses clairement ! c’est une ratatouille, qui ne dit pas son nom.

De prime abord, je pense que l’absence d’une couverture médiatique régulière contribue à une difficile grille de lecture de l’apport de la diplomatie algérienne dans le règlement des grands conflits de la région qui ne sont en grande partie, faut-il le rappeler, rien d’autre que la continuité d’anciens conflits non résolus. Leurs origines sont intimement liées entre autres à l’héritage colonial et aux disputes des grandes puissances sur les richesses et les frontières qui ont accompagné les indépendances.

Pour dénouer l’écheveau de la problématique en question, il faut souligner que rares sont les pays qui formulent les principes présidant à leur politique étrangère d’une manière aussi claire et systématique que l’Algérie. Il faut savoir que cette posture est liée d’une part à l’expérience historique du pays, et de l’autre à la façon dont l’Algérie envisage son avenir.

Benjamin Stora, historien de renom, écrit dans « l’Histoire de l’Algérie depuis l’indépendance », qu’ « elle a si longtemps enduré l’ingérence étrangère sous la plus odieuse de ses formes qu’elle s’est promis de ne jamais infliger les mêmes souffrances à un autre pays ou à un autre peuple ».

Ce qu’il y a lieu de retenir de certains écrits d’apprentis sorciers, c’est leur habileté à dénigrer, subtiliser, voire taire le rôle fondamental de l’Algérie dans la résolution des grands conflits de la région (Libye-Mali-Sahara Occidental). Laisser croire que la persistance de ces conflits est due à « une lourdeur dans la réaction (algérienne. ndlr), une absence d’initiative et une attitude plutôt timorée », c’est inacceptable et c’est vouloir tromper l’opinion publique.

Les avantages de la politique étrangère algérienne vont devenir de plus en plus visibles au fil des semaines et des mois à venir, avec le retour du président Abdelmadjid Tebboune et le ressourcement en cours de finalisation par le Ministre Sabri Boukadoum.

Aujourd’hui, comme chacun le sait, l’Algérie est confrontée à des périls externes qui ne ressemblent en rien à ce qu’elle avait connu jusqu’ici. Si la nouvelle constitution du 1er novembre dernier maintient les prérequis et les valeurs fondamentales de sa diplomatie, qui ont pu faire leurs preuves par le passé, la pertinence de la nouvelle approche va être mise à l’épreuve à l’avenir.

La situation est d’autant plus complexe que des acteurs internationaux (dont certains potentiellement déjà indirectement impliqués) suivent les événements au Sahara occidental, en Libye et au Mali et souhaiteraient jouer un rôle majeur avant que l’approche diplomatique algérienne n’ait été menée à son terme. De par la sagesse de ses Hommes d’Etat, l’Algérie peut tenter de dissuader les acteurs internationaux de toute ingérence dans la région, comme elle l’a fait à maintes reprises.

Le cas du mali

Les apprentis sorciers accusent notre appareil diplomatique d’avoir perdu sa place au Mali et font remarquer maladroitement qu’il n’en reste pas moins qu’actuellement, la voix de l’Algérie n’est pas très audible et ce sont les sept nations qui ont un pied dans ce pays qui mènent le «manège diplomatique».

La vérité est tout autre, c’est que le dossier malien et ses subtilités sont très complexes. Il faut savoir que l’Algérie jouit toujours d’un bon capital de crédit au Mali et reste perçue dans l’imaginaire abstrait des Maliens comme le grand voisin du nord, tout particulièrement les communautés du nord du Mali, qui apprécient hautement l’attention dont elles bénéficient dans les politiques de coopération et de solidarité de l’Algérie avec le Mali. Cette attention contribue énormément à l’allègement des effets de leur désenclavement.

Par ailleurs, ils oublient que rien que l’année 2020, l’effort de solidarité consenti par notre pays au profit du Mali s’est poursuivi à travers l’octroi d’importantes aides alimentaires et autres décidées par le Président de la République Abdelmadjid Tebboune qui s’est montré , depuis son arrivée, très engagé sur le dossier malien.

Le meilleur moyen de s’imprégner de l’apport de l’Algérie dans ce dossier, c’est de suivre constamment les déclarations des responsables maliens, qui ne ratent aucune occasion pour rendre hommage à l’Algérie pour son rôle majeur qu’elle continue inlassablement de jouer dans le retour de la stabilité dans leur pays, notamment dans le cadre de l’Accord pour la paix et la réconciliation au Mali, issu du processus d’Alger. Pour mémoire, cet accord, cadre idoine pour le retour définitif et durable de la stabilité au Mali signé en mai-juin 2015, bénéficie toujours d’un large appui, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du Mali, malgré les retards qu’il accuse dans sa mise en œuvre, en raison d’un environnement des plus complexes.

Je ne sais pas si les apprentis sorciers ont connaissance que l’Algérie mène toujours le suivi et l’accompagnement de la mise en œuvre de l’Accord, en tant que pays voisin, Chef de file de la Médiation et Présidente du Comité de Suivi de l’Accord, pour lequel elle continue d’engranger les dividendes de la paix et la sympathie malienne ; ce qui n’est pas étonnant de sa part, disent les connaisseurs.

Il ne faut pas omettre, dans ce contexte, que son ministre des Affaires étrangères, Sabri Boukadoum, s’est rendu en janvier 2020 à Bamako, pour conduire les travaux de la quatrième consultation de haut niveau du Comité de Suivi de l’Accord. De l’avis des maliens eux-mêmes, cette consultation a permis de donner une nouvelle impulsion au processus de paix et relancer la tenue des sessions mensuelles du CSA que préside l’Ambassadeur d’Algérie au Mali, qui vient d’être désigné par le réseau panafricain indépendant « Afrobaromètre» parmi les trois diplomates étrangers les plus influents au Mali. Soucieux de maintenir la place de son pays au Mali, l’ambassadeur Boualem Chebihi ne rate aucune occasion pour renforcer encore davantage la proximité stratégique avec les autorités maliennes et l’attachement de l’Algérie à la mise en œuvre de l’Accord de paix issu du processus d’Alger.

Je ne voudrais pas conclure le cas du Mali, sans attirer l’attention sur la nouvelle crise socio-politique traversée par le Mali à partir de juin 2020, qui a été une autre occasion pour l’Algérie de manifester, encore une fois, sa solidarité et de marquer sa présence incontournable sur ce dossier.

Parallèlement à la CEDEAO, l’Algérie s’est employée activement pour désamorcer cette nouvelle crise. D’intenses activités ont été menées avant et après les évènements du 18 août 2020, qui ont conduit à l’instauration de la transition en cours. Là aussi, le ministre Sabri Boukadoum a été l’un des rares ministres à avoir effectué deux déplacements au Mali, respectivement les 28 août et 20 septembre 2020. Il a été, ainsi, le premier responsable étranger à rencontrer les nouvelles autorités maliennes, issues des évènements du 18 août dernier. Pour l’histoire, il faut noter que ces deux visites ont même ouvert la voie à celles d’autres chefs de diplomatie.

Les développements dans ce pays voisin ont continué à aller dans le sens des vues de l’Algérie exprimés notamment par son Ministre des Affaires étrangères, lors de ses différentes visites. Ainsi, après la libération de l’ancien Président Ibrahim Boubacar Keita, le renouvellement par le CNSP de son engagement à respecter l’Accord pour la paix et la réconciliation au Mali, issu du processus d’Alger, le CNSP qui a pris le pouvoir à Bamako le 18 août a donné une suite favorable à deux autres des recommandations-phares de l’Algérie, concernant la durée de la transition ramenée raisonnablement à 18 mois et le profil civil du Président de la transition.

Sur le processus de paix, la courte période de transition qui s’est ouverte au Mali s’est annoncée plutôt sous de bons auspices pour la suite de ce processus qui est actuellement au cœur de l’action de l’Algérie au Mali. L’engagement des autorités de transition s’est reflété, à notre grande satisfaction, entre autres, par l’inclusion d’une référence expresse à l’Accord dans la charte de la transition et par la participation des mouvements signataires dans la mise en place et la composition des organes de la transition y compris dans le gouvernement.

Donnant suite aux conclusions de la 41e session du Comité de Suivi de l’Accord, tenue le 16 novembre 2020 à Bamako, la Partie malienne a, d’ores et déjà, redynamisé son cadre de concertation et établi une feuille de route consensuelle des actions à mener dans le cadre de l’Accord d’ici la fin de la transition ; cette feuille de route devrait être validée à la prochaine session, prévue au début de la deuxième quinzaine du mois de janvier 2021.

Sahara occidental

Le conflit du Sahara occidental est une question de décolonisation qui ne peut être résolue qu’à travers l’application du droit international et de la doctrine bien établie des Nations Unies et de l’Union Africaine en la matière, c’est-à-dire l’exercice authentique par le peuple sahraoui de son droit inaliénable à l’autodétermination et à l’indépendance, conformément aux dispositions de la résolution 1514 (XV) portant octroi de l’indépendance aux pays et peuples coloniaux, dont la communauté internationale a célébré , cette année, le 60ème anniversaire.

Dans ce cadre, faut-il le souligner, ce n’est pas un tweet qui va changer le cours de l’histoire. Ainsi, la proclamation du 4 décembre, reste sans effet juridique, car elle contrevient à l’ensemble des résolutions des Nations Unies et notamment à celles du Conseil de Sécurité sur la question du Sahara occidental. Le reste , c’est de la littérature de mauvais goût. L’Algérie, dont la position s’adosse à la légalité internationale contre la logique de la force et des marchés douteux, réitère son appui indéfectible à la cause juste du peuple sahraoui.

Le cas de la Libye

Affectée par l’instabilité de la Libye, il est vrai que dans ce dossier l’Algérie doit très vite reprendre les choses en main pour faire taire les armes définitivement et amener les différents belligérants à négocier une issue honorable et pacifique, par l’organisation d’élections présidentielles et parlementaires, libres, justes, inclusives et crédibles. La proposition algérienne d’accueillir un « dialogue » entre toutes les parties libyennes reste toujours valable pour résoudre la crise profonde par le dialogue et éviter ainsi des dérapages aux conséquences désastreuses.

Notre pays a déjà payé un tribut humain et matériel à l’instabilité en Libye et au Mali. Il n’en reste pas moins résolu à trouver une solution diplomatique à ces conflits et à renforcer sa posture politique. Notre pays ne peut cependant et ne doit pas se contenter d’une mise en scène, mais en tant qu’Etat pivot de la région, il se doit de jouer un rôle majeur dans tout règlement final des conflits dans son voisinage qui n’ont que trop duré.

*Abdelkader Kateb, ancien diplomate

Algérie1, 4 jan 2021

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