Tout a commencé il y a cent ans, en 1885, à Berlin

« Tout a commencé il y a cent ans, en 1885, à Berlin, le jour où les puissances capitalistes d’Europe se sont assises à une table et ont découpé un continent en colonies sans se soucier des peuples qui y vivaient, de leurs cultures et de leurs langues.

Il semble que ce soit le destin des peuples africains de voir leur avenir tranché aux tables de conférences de métropoles occidentales : leur déchéance de pays souverains en colonies s’est décidée à Berlin ; leur conversion plus récente en néocolonies aux frontières inchangées s’est négociée autour des mêmes tables, à Londres, Paris, Bruxelles et Lisbonne.

Le découpage hérité de Berlin, avec lequel l’Afrique vit encore, était évidemment – quoi qu’en aient dit les diplomates armées de bibles – économique et politique. Mais il était également culturel : à la conférence de Berlin, l’Afrique fut aussi partagée entre langues européennes. Les pays africains se virent définis et se définissent encore aujourd’hui sur la base de ce critère : pays anglophones, pays francophones et pays lusophones.

Les écrivains africains auraient dû frayer des chemins hors de cet encerclement linguistique ; hélas, ils en virent à se penser eux-mêmes en fonction des langues imposées. Même lorsqu’ils s’insurgèrent et embrassèrent les sentiments les plus radicalement proafricains, tentèrent de formuler au mieux les problems qui se posaient à leur pays, ils n’abandonnèrent pas la conviction que la renaissance des cultures africaines viendrait des langues d’Europe. (Moi-même qui écris ce livre en anglais, ne devrais-je pas le savoir?!) »

Ngugi wa Thiong’o, « Décoloniser l’esprit ». La fabrique éditions. Chapitre 1 La littérature africaine et sa langue. P. 20-21.

Source : La Question Noire

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