Entre solennité et bizarreries : Une drôle d’investiture au Mali

Où étaient passés le président et le vice-président ? Dans un Mali d’après putsch, la cérémonie d’investiture des dirigeants de transition a commencé vendredi en leur absence, bizarrerie parmi d’autres d’une prestation de serment préoccupée de légitimité.

Le Mali a ainsi intronisé le président qui dirigera la transition censée ramener les civils au pouvoir, et son vice-président, dans une solennité et une gravité imposées par l’importance du moment et l’ampleur des maux maliens. Le président de transition, Bah Ndaw, est un colonel-major et ancien ministre de la Défense qu’on a sorti de la retraite, selon ses propres mots.

Le second, le colonel Assimi Goïta, commandant d’un bataillon de forces spéciales, est l’un des putschistes qui ont déposé l’ancien pouvoir sans effusion de sang le 18 août. Il est le chef de la junte qui a gouverné depuis. Qu’un certain ordre militaire règne à Bamako était évident à la vue du public réuni au centre de conférences de la capitale malienne. Les uniformes kaki l’ont disputé aux boubous colorés et aux robes rouges de la Cour suprême. La greffière en chef de la Cour a donné lecture du procèsverbal de désignation de MM. Ndao et Goïta avec, dans son dos, des hommes en armes cagoulés.

Le colonel Goïta a prêté serment dans la tenue de camouflage dont il ne se départit jamais en public. Lui et le président, qu’il est supposé remplacer en cas d’empêchement, ont pourvu à un rare moment de confusion amusée quand le président de la Cour suprême Wafi Ougadeye Cissé s’est avisé d’un «petit problème»: leur absence après l’ouverture. «Vous les faites entrer tout de suite», a-t-il intimé au chef du protocole.

Le président a donné aux dirigeants de la transition le sens de ce qui les attendait: «Les attentes de votre peuple sont immenses et toutes plus urgentes les unes que les autres». Le procureur général Boya Dembélé leur a détaillé une tâche titanesque: «ramener la paix et la sécurité sur l’ensemble du territoire national, lutter contre le terrorisme», recoudre le tissu social, restituer le bien-être des Maliens, organiser des élections crédibles, lutter contre la corruption, améliorer les routes, résoudre la crise scolaire, réviser la Constitution… Ils ont 18 mois, a-t-il dit.

«Risque de naufrage»

D’un ton martial, MM. Ndaw et Goïta ont juré «devant Dieu et le peuple malien (…) de remplir (leurs) fonctions dans l’intérêt supérieur du peuple», lisant le texte d’un serment que M. Goïta pourrait avoir contribué à écrire. Le serment est en effet inscrit dans la «charte de la transition», le document retenu par la junte pour organiser le pouvoir dans les prochains mois. La junte la présente comme le résultat des concertations menées avec les partis et la société civile. Il n’a fait l’objet d’aucune publication officielle. Les Etats ouest-africains en ont réclamé la version finale vendredi. La cérémonie a fait apparaître que le texte avait été subrepticement amendé pour porter à 75 ans l’âge maximal du président, au lieu de 70 dans une rédaction antérieure.

Le président de la transition a 70 ans révolus. La charte a été invoquée pendant toute la cérémonie pour légitimer l’investiture que le président de Guinée-Bissau, Umaro Sissoco Embalo, ancien général porté au pouvoir en 2020 par une élection disputée, a été le seul chef d’Etat à cautionner de sa présence.

Cette charte sera «mon bréviaire», a déclaré M. Ndaw. Le Mali, emporté dans une spirale de violences jihadistes, communautaires et de multiples autres maux, risque le «naufrage», a-t-il dit. Et «malgré le poids des ans, malgré le confort de la retraite», il explique ne pas avoir pu se soustraire à l’appel du devoir, promettant de céder la place à un gouvernement civil issu d’élections sous 18 mois.

Le Quotidien d’Oran, 27 sept 2020

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