Le Maroc et le détournement du thème des droits humains : à propos d’un « rapport » infâme

Johana Quesada

Traduit par Fausto Giudice Фаусто Джудиче فاوستو جيوديشي

La toile est une vraie boîte à surprises, plus vous surfez, plus vous découvrez des histoires, des documents, des rapports, des entités et des personnages pour tous les goûts et certains ont vraiment de quoi vous laisser baba. L’autre jour, en surfant sur la toile, je suis tombée sur une organisation appelée Droits humains sans frontières, qui affirme regrouper 14 organisations latino-américaines et qui se présente comme l’alternative aux prestigieuses organisations de défense des droits humains comme Amnesty International ou Human Rights Watch, qui, selon sa présentation, se laissent entraîner par des intérêts étrangers et ont abandonné l’objectif pour lequel elles ont été créées.

Mais rien n’est plus éloigné de la vérité, ces entités historiques dénoncées par DHSF, feront certes des erreurs, mais leur défense des droits humains est plus qu’avérée, aucun magicien ne va sortir un lapin magique du chapeau pour les remplacer. Le rapport sur les droits humains au Royaume du Maroc que cette « organisation » présente est écœurant, pour ne pas dire plus,.

Selon les normes internationales sur lesquelles s’accordent toutes les associations et les spécialistes des droits humains, les pays scandinaves sont en tête du classement en matière de respect des droits des personnes.

Mais même les pays scandinaves ne méritent pas des rapports aussi complaisants que celui écrit par cette « organisation » sur l’une des rares autocraties féodales qui subsistent sur la planète. La question est de savoir ce qui motive des gens qui se présentent comme novateurs dans la défense des droits humains, à présenter un rapport aussi indigeste et flagorneur sur un pays qui vit au Moyen-Âge. S’il s’agissait d’un rapport sur un pays qui répond aux normes démocratiques minimales, on pourrait nuancer, objecter, ajouter ou supprimer, mais ce n’est pas le cas.

Le Maroc est un pays qui ne répond pas aux normes les plus élémentaires et les plus fondamentales de la démocratie. C’est un pays qui, au cours des 20 dernières années, a expulsé plus de 8 millions de ses sujets vers une émigration forcée, son niveau d’analphabétisme est supérieur à 30%, l’indice de développement humain le place à la 133ème place du classement mondial et finalement, les Marocains ne sont même pas des citoyens, ils sont des sujets du Roi, chaque année ils doivent faire la bay’ah (serment d’allégeance), une sorte d’esclavage. Bien que je ne connaisse pas la réponse à la question précédente, il est très possible que la critique des organisations classiques de défense des droits humains réponde à des intérêts étrangers, à l’origine de ce rapport mielleux et sirupeux.

Le rapport est un pamphlet désordonné plein d’inexactitudes, de demi-vérités, de mensonges, de dissimulations, d’ignorance flagrante de la situation réelle, de justifications du comportement du gouvernement, et il semble que le but du rapport n’est autre que de plaire à qui vous savez et d’accuser les organisations qui défendent les droits humains au Maroc et qui sont celles qui mettent en évidence jour après jour les abus et les outrages commis par la structure féodale appelée makhzen

Le rapport commence par une harangue presque de gratitude envers le régime marocain pour l’avoir laissée écrire le rapport, flattant, exaltant et exagérant un bilan positif le plus souvent inventé ou insignifiant en matière de respect des droits humains. Qu’importe que le Maroc soit membre de telle ou telle organisation ou qu’il ait signé tel ou tel traité ? C’est en vertu de cela que l’Arabie saoudite, l’un des pays où les droits humains sont les moins respectés, en est venue présider le Conseil des droits de l’homme de l’ONU.

Selon ce document peu sérieux et encore moins objectif, plus d’un millier d’organisations ont remis une lettre à Michelle Bachelet dénonçant la situation des violations des droits humains dans les camps de réfugiés sahraouis en Algérie.

Pour commencer, il est nécessaire d’informer les auteurs de ce pamphlet infame qu’au Sahara il y a plus de 200 organisations de défense des droits humains dans ses différents aspects et aucune de ces organisations n’a signé la lettre mentionnée, de plus, toutes sont des organisations illégales aux yeux du régime qui occupe 70% du territoire du Sahara Occidental. Les mille signataires sont des « organisations » fictives sans aucune sorte d’implantation sur le territoire et que le makhzen utilise pour confondre et faire diversion avec des actions de ce style.

En revanche, en ce qui concerne les violations commises dans les camps de réfugiés sahraouis, aucune violation grave n’a été constatée ou rapportée dans les camps au cours des 30 dernières années. Vous êtes mis au défi de fournir des données exactes et précises, une seule violation grave des droits humains, ces 30 dernières années, dans les camps. À cet égard, si vous êtes vraiment intéressés par la défense des droits humains, vous pouvez vous rendre dans les camps de réfugiés et le vérifier sur place. Les camps sont ouverts à tous les types d’organisations des droits humains, bien sûr les autorités sahraouies ne paient ni le voyage ni l’hébergement.

Quant au mantra obsessionnel du Makhzen concernant le détournement de l’aide humanitaire, pour réfuter vos fausses affirmations, nous vous renvoyons aux déclarations du commissaire européen à la Gestion des crises Janez Lenarčič, qui en juillet dernier a donné une claque retentissante au Makhzen, niant tout détournement de l’aide humanitaire aux camps de réfugiés sahraouis, un thème récurrent et répété du répertoire de falsifications et contrefaçons du Makhzen. Bien que cela ait déjà été nié à plusieurs reprises par la Commission, le Makhzen et ses acolytes français d’extrême-droite au Parlement européen, et maintenant des organisations aux objectifs obscurs comme DHSF, ont continué à enfoncer le même clou et ont reçu une fois de plus cette réponse contondante du commissaire Lenarčič: « Je peux assurer que nos garanties sont suffisamment solides pour empêcher tout détournement de l’aide de l’UE ».

Si cette réponse n’est pas suffisante, je vous renvoie à la note publiée il y a 10 jours par le Programme alimentaire mondial (PAM) dans laquelle il nie non seulement le détournement de l’aide humanitaire, mais aussi les accusations obscènes portées contre le gouvernement algérien concernant de prétendues perceptions de taxes et certifie la collaboration, la disponibilité et l’assistance du gouvernement algérien pour l’acheminement de l’aide aux réfugiés sahraouis.

Le PAM a également annoncé que des audits fréquents sont effectués sur la distribution de l’aide, le dernier en date cette année, et que les résultats sont satisfaisants (ce sont des faits, pas des divagations).

Le rapport inique parle également de la pleine liberté d’association, et limite les entraves à des questions administratives, il est franchement inouï et déconcertant de parler de liberté garantie, dans un endroit où le droit d’association n’existe pas comme c’est le cas de la partie du Sahara occidental occupée par le Maroc, où plus de 200 associations sahraouies sont illégales, malgré la demande expresse du président Barak Obama pour leur légalisation, à ce jour, 24/8/2020, ces associations restent illégales. Au Maroc, l’histoire n’est pas très différente, le droit d’association est respecté tant qu’on défend les intérêts du makhzen, sinon les entraves administratives deviennent politiques.

Ce rapport perfide frise le grotesque en décrivant le droit de manifester au Maroc comme un droit constitutionnel. Alors que la réalité est que les manifestations au Maroc, si elles ne sont pas gouvernementales, sont nulles et non avenues, essentiellement en raison de la brutalité des réponses de la police et des conséquences très graves pour les manifestants. Tous ceux qui connaissent le Maroc savent qu’aucune épingle n’est déplacée dans ce pays sans l’approbation du makhzen.

L’ignorance hénaurme ou délibérée des auteurs de ce rapport est telle qu’ils n’ont même pas essayé de la camoufler avec un minimum de crédibilité, ils ont fait tout leur possible pour plaire à quelqu’un à qui ils offraient un service. Dire qu’au Maroc personne n’est persécuté pour son origine, ses idées et sa condition est pratiquement une hérésie. Précisément, le Maroc est l’un des rares pays au monde où vous êtes persécutés en raison de votre origine, de vos idées et de votre condition. Je recommanderais aux auteurs de ce rapport désastreux de se donner la peine de demander aux Sahraouis, aux Rifains ou à n’importe quel opposant.

Ce rapport déplorable évoque du bout des lèvres les mauvaises conditions de détention au Maroc et donne du crédit à une entité gouvernementale créée précisément pour cacher cette honte. Il suffirait qu’ils visitent la meilleure prison du Maroc pour ressentir la honte et l’embarras de ce qu’ils ont écrit dans ce pamphlet ignominieux. Le problème est que vous ne pourrez probablement visiter aucune prison au Maroc. Pour votre information, je vous dirai que dans les prisons du Maroc, la vie est ce qui se rapproche le plus d’un tas de fumier : les prisonniers vivent entassés (il y a des images de cela), ils sont en mauvaise santé, ils doivent se nourrir eux-mêmes et les conditions en général sont déplorables en raison du manque de moyens et des abus commis à l’intérieur des prisons. En outre, les pratiques d’apartheid vis-à-vis des prisonniers de conscience sahraouis, telles que l’isolement et l’éloignement de leur domicile, sont également pratiquées dans des prisons situées à plus de mille kilomètres de leur domicile.

Le rapport est tellement arbitraire qu’il met entre guillemets « les prisonniers civils sahraouis », tentant de nier l’existence et la situation de la centaine de prisonniers politiques sahraouis.

Le rapport, si on peut l’appeler ainsi, parce qu’il est faux du premier au dernier mot, est tellement complaisant avec le makhzen que parfois, en le lisant, on a le sentiment qu’il a été commandé et payé par le makhzen lui-même. En ce qui concerne la torture qui est le pain quotidien dans les prisons, les commissariats de police et dans la rue, le pamphlet énumère les articles de la constitution et des systèmes juridiques internationaux, mais il ne documente ni ne cite aucun cas de torture, alors qu’on sait qu’il y a au moins trois prisons secrètes au Maroc et que le chef des services secrets marocains lui- même fait l’objet de poursuites pour torture en cours en France, d’où il a dû partir en courant pour ne pas être arrêté.

L’opuscule consacre quatre lignes insignifiantes qui n’apportent rien à la grève dans les prisons et à la peine de mort, dans lesquelles il exalte le comportement du makhzen, structure ancrée dans le bas moyen, est exalté.

Le libelle tente de camoufler derrière des articles de je ne sais quel code la situation dramatique et terrible que vivent les homosexuels et les femmes au Maroc où ils/elles sont privé·es de pratiquement tous leurs droits. Les homosexuels souffrent de l’exclusion sociale et gouvernementale et finissent souvent en prison simplement parce qu’ils sont homosexuels.

Quant aux femmes, le Maroc est une société à 100% patriarcale et machiste et bien que dans certaines zones urbaines les femmes elles-mêmes aient conquis certains droits, la réalité est que cela est très minoritaires et exclusif et ne représentent donc pas la situation réelle des femmes au Maroc, où selon certaines organisations, l’analphabétisme et le chômage des femmes dépassent 60%.

Le prospectus reprend les mêmes vieilles manières d’aborder la question de la liberté de la presse, plus intéressé aux louanges au gouvernement et par la justification et la dissimulation des plaintes concernant le manque flagrant de liberté de la presse au Maroc. Nous ne contesterons pas cet écrit en nous référant à la 140ème place où Reporters sans frontières place le Maroc dans le classement mondial du respect de la liberté de la presse, ni ne présenterons les centaines de rapports indépendants et de spécialistes du Maroc même qui dénoncent l’absence de liberté de la presse et les abus et la répression contre quiconque ose diffuser quelque chose qui ne soit pas officiel.

Le dernier de ces rapports a été publié en décembre 2019, précisément par RSF, et s’intitulait Sahara occidental ; un désert pour le journalisme.

Nous nous référerons à l’interview accordée il y a six jours, le 20 août, au journal Le Figaro, par Pierre Vermeren, professeur d’histoire contemporaine du Maghreb à l’université de Paris I Sorbonne, suite à la diffusion d’un document signé par plus de 400 intellectuels marocains, dénonçant le déclin de la liberté d’expression et les astuces et procédés utilisés par le makhkzen pour restreindre cette liberté de presse tant attendue, par la diffamation de tous les opposants.

M. Vermeren souligne les points suivants qui répondent clairement et spécifiquement aux foutaises écrites dans ce rapport de DHSF sur la liberté de la presse au Maroc :

– Tout titre de journal qui ne consent pas à transmettre les messages du pouvoir en place ou qui a le culot de critiquer les « lignes rouges » définies par le régime connait des difficultés insurmontables.

– La police politique, au Maroc ou dans l’importante diaspora marocaine à l’étranger, a réussi à contrôler presque tous les sites d’information marocains en ligne.

– Lorsque le régime veut lancer une campagne de diffamation contre l’un de ses adversaires (ou prétendus tels), il lui suffit de lancer une offensive concertée. La campagne de diffamation, dirigée contre un individu exposé, se réfère très souvent à des cas réels ou inventés de moralité ennuyeux, ce ui permet d’éviter les procès politiques comme dans les années 1980. L’État peut alors se réfugier derrière le respect de la moralité islamique prétendument offensée, et la justice sanctionnera l’atteinte aux bonnes mœurs.

En outre, dans le manifeste qui a précédé cette interview, signé par plus de 400 intellectuels et artistes marocains, ils ont dessiné un panorama plus proche de l’Allemagne nazie que d’un pays du XXIème siècle, se disant : « sous la menace constante d’un pouvoir qui peut potentiellement nous emprisonner, nous faire souffrir et nous anéantir » et malgré cela, les artistes revendiquent leur « droit de discuter, d’analyser, de critiquer, de contredire, sans être criminalisés, inculpés, insultés, intimidés ou harcelés ».

Le texte ordurier présenté par DHSF sur les droits humains au Maroc, se conclut par une attaque contre des organisations de défense des droits humains, telles qu’Amnesty International et HRW, avec des arguments qui ne sont ni solides ni vérifiables, comme le cas de l’espionnage téléphonique du journaliste Radi à travers le programme d’espionnage Pegasus et accuse Amnesty de ne pas apporter de preuves, Lorsque le Makhzen, qui a d’abord exigé des preuves et menacé d’expulser l’organisation, celle-ci a fourni des preuves fiables de l’espionnage par Pegasus et le Makhzen a fait marche arrière et a tranché l’affaire lorsqu’elle a été découverte [choisissant une autre voie : Omar Radi a été inculpé pour « financement étranger, mettant en danger la sécurité intérieure » et pour « viol d’une collègue », et est détenu depuis le 29 juillet, NdE].

Amnesty et HRW ont fait leurs preuves, plus que reconnues, et leur contribution a changé et amélioré le respect des droits des personnes dans presque tous les coins du monde. Mais il est clair que DHSF, peut-être par gratitude, en raison d’une généreuse contribution, a préféré s’ancrer dans le bas moyen âge avec le makhzen pour seule compagnie, plutôt que d’encourager et de soutenir des organisations qui défendent véritablement les droits humains.

Enfin, DHSF présente un rapport vomitif d’un présumé observateur indépendant, qui plus est, est un estomac reconnaissant et un flagorneur qui a vécu les mille et une nuits et a complètement occulté la manière dont l’immigration illégale est utilisée par le makhzen. Son séjour a été si gratifiant et si agréable que son regard a été ensablé et qu’il n’a pas réussi à voir la souffrance que le makhzen fait subir aux immigrants d’Afrique subsaharienne, ses manœuvres visant à faire payer des millions à l’UE pour soi-disant contrôler cette immigration. L’observateur n’a pas non plus appris que les immigrants sont principalement amenés de leurs pays par le makhzen lui-même pour faire pression sur l’UE, marchandant la pression migratoire pour des millions d’euros.

De même, il n’a pas pu voir les conditions infrahumaines dans lesquelles vivent ces immigrants et le traitement humiliant qu’ils reçoivent au Maroc. Il n’a pas pu non plus voir quand le Makhzen réceptionne les fonds versés par l’UE et, pour justifier ces paiements, effectue des raids de chasse aux immigrants et les déporte au milieu du désert où beaucoup meurent de soif.

En réalité, il s’agit d’un document servile, obéissant et soumis aux autorités du makhzen, qui n’offre aucun intérêt et ne fournit pas le moindre détail utile ou clarificateur sur la situation des droits humains.

C’est franchement décourageant et démoralisant de tomber sur des organisations qui prétendent défendre les droits humains et qui, à la première occasion, se vendent au plus offrant.

Source : Tlaxcala, 25 sept 2020

Tags : Sahara Occidental, Maroc, Front Polisario, droits de l’homme, Droits humains sans frontières, Amnesty Internationa, Human Rights Watch,