Réflexion sur le racisme dans les stades

Qu’est-ce qu’être noir ou perçu comme maghrébin en France, aujourd’hui, quand est évoquée la question du racisme, dans les stades ou ailleurs ? C’est voir se multiplier les réactions qui symétrisent le racisme dont ils peuvent faire l’objet avec celui que peuvent subir les Blancs, c’est-à-dire qui établissent une équivalence entre racismes et leurs effets. Ainsi, à la publication sur le site lequipe.fr, le 13 octobre 2019, d’un article portant sur les cris de singe racistes dont a été victime Kalidou Koulibaly, une partie conséquente des commentaires s’inscrit dans cette rhétorique. Il en est par exemple ainsi de Gaulois.eu quand il affirme : « on comprend Coulibaly [sic], on dénigre Ménez [re-sic] qui évoque pourtant le même sujet, mais l’inverse ne rentre pas dans la pensée unique ».

Il y a là une certaine ironie à qualifier de « pensée unique » le discours qui s’oppose à celui de Gaulois.eu quand on voit, en réalité, l’omniprésence des prises de position qui symétrisent les pratiques racistes commises à l’égard des Blancs et celles commises à l’égard des non-Blancs. Ceux qui dénoncent la « pensée unique » semblent à bien des égards être les premiers à l’appeler de leurs vœux, à condition, bien sûr, qu’elle aille dans le sens de leurs certitudes.

Précisons-le d’emblée, le propos de ce texte n’est pas de nier l’existence d’actes discriminatoires envers les Blancs – même s’il est essentiel de les recontextualiser dans l’ensemble des discriminations existantes – et ils sont, bien entendu, tout à fait dégueulasses. Qu’on soit blancs ou non-blancs, il est tout à fait intolérable d’imaginer que nos enfants puissent être rejetés et dénigrés en raison de leur couleur de peau ou, d’ailleurs, pour toute autre de ses caractéristiques (y compris s’il ont les pieds carrés (1)). Pour autant, tout en admettant cela, il faut faire preuve d’une sacrée dose de mauvaise foi pour ignorer que la probabilité d’être confronté de manière récurrente au racisme et d’en subir d’importantes conséquences est bien plus élevée pour les non-Blancs que pour les Blancs. Si l’on doit dénoncer toute acte de discrimination, on ne peut faire l’économie de la réaffirmation d’effets profondément différenciés de ces discriminations sur les réalités quotidiennes des individus.

Asymétrie quantitative et relations de pouvoir

Certes, il n’est pas inutile de rappeler que la bêtise raciste n’est pas « naturellement » réservée aux Blancs. Pour autant, en se limitant à ce discours, on met en équivalence les réalités sociales des Blancs et des non-Blancs alors même que les seconds sont beaucoup plus lourdement touchés par le problème.

Il s’agit, d’abord, d’une réalité tout simplement mathématique. Ainsi, savez-vous que, dans l’hypothèse où les membres de deux groupes commettraient strictement autant d’actes racistes à l’égard des membres de l’autre groupe, comment on peut calculer le différentiel de victimation de l’un et de l’autre groupe ? Tout simplement en ramenant le rapport de taille des deux populations au carré. En l’occurrence, sachant qu’en France il y a environ 7 Blancs pour 1 non-Blanc, on peut calculer que, à propension égale à commettre des actes racistes, les non-Blancs subissent 49 fois plus fréquemment d’actes racistes que les Blancs (c’est-à-dire 7 au carré). Il ne s’agit là que d’une bête question de probabilité statistique que les Blancs qui dénoncent la « pensée unique » ne veulent pas voir : à pratiques discriminatoires égales, les membres du groupe minoritaire subissent bien plus lourdement ces discriminations.

Ceci étant, la différence d’expérience de victimation ne tient pas uniquement à une asymétrie quantitative mais dépend également des rapports de force entre les différents groupes sociaux. La question n’est pas seulement celle des actes subis que celle de la capacité à les faire dénoncer et reconnaître comme illégitimes au sein de la société. Et sur ce point, pas de pitié pour les membres du groupe dominé (2) : on s’en rend sans doute assez mal compte en tant que Blanc, mais les peurs les plus irraisonnées que nombre d’entre eux peuvent nourrir rencontrent un écho assez remarquable au regard des faits sur lesquels elles s’appuient. La peur du « communautarisme » en est une claire illustration.

De quel « communautarisme » parle-t-on ?

Parmi les discours les plus irrationnels qui peuvent se développer avec succès dans l’espace public, celui sur le risque de « communautarisme » occuperait sans nul doute une bonne place. On voit ainsi resurgir avec régularité ce discours mettant en exergue le fait que certaines populations, notamment si elles ont étiquetées comme musulmanes, ne souhaiteraient pas s’intégrer.

L’ « analyse » pourrait faire sourire si le sujet n’était pas si grave. En substance, la dénonciation du « communautarisme » vient stigmatiser les Musulmans (et, par extension, ceux qui seraient « suspects » d’en être (3)), qui devient un groupe ethnicisé, pour le refus de se confronter à la culture dominante alors que, d’une part, ils sont au contraire bien plus fréquemment dans la situation d’être en interaction avec des membres d’autres groupes sociaux que ne le sont les Blancs, et que, d’autre part, le fait qu’ils se concentrent spécifiquement dans certains espaces sociaux est une réalité qu’ils subissent du fait même des structures de la société dans laquelle ils vivent. Qui croit ainsi sérieusement que la concentration de ce qu’on appelle les « minorités visibles » dans certains quartiers populaires est le produit d’un choix rationnel et souhaité de leur part ?

Il y a indubitablement quelque chose qui relève du déni, dans le sens fort du terme, à dénoncer le « communautarisme » d’une population donnée tout en appelant de ses vœux à l’exclusion de ces mêmes populations de différents espaces sociaux au nom même de ce « communautarisme » supposé. La récente polémique sur le voile l’illustre jusqu’à la caricature : on exclut une femme de l’accompagnement de sorties scolaires parce qu’elle porte un bout de tissu sur la tête et, en parallèle, on vient justifier cette exclusion au nom des risques que sa présence pourrait faire peser sur les enfants ce qui relève de toute évidence d’un large fantasme : ne serait-ce qu’en raison de cette stigmatisation dont elles font l’objet, les femmes qui portent le voile subissent davantage de suspicion, ce qui, d’une part, limite les risques d’expressions de pratiques prosélytes et, d’autre part, limite également le risque de de telles pratiques ne soient pas repérées le cas échéant.

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Pour en revenir à la question du racisme dans les stades, on a récemment vu fleurir les discours qui, en parallèle de l’évocation des nombreux cris racistes dans les stades à l’égard de joueurs noirs, rappelaient l’existence de faits de « racisme anti-blancs » sur certains terrains amateurs. « Amateur », il faut le préciser, car on aurait bien de la peine à trouver ne serait-ce qu’un exemple de tels chants/actes racistes anti-blancs proférés dans les stades de football professionnel.

En premier lieu, la question n’est pas de savoir si cela est plus ou moins grave, mais le simple fait que les fameux actes de racisme « anti-blancs » n’aient jamais lieu dans les stades où jouent les clubs professionnels devrait nous interpeller.

Que veut-dire cette différence dans les lieux d’expression de ces racismes ? Tout simplement, qu’il y a un racisme (principalement celui à l’égard des Noirs) que certains se sentent la force d’exprimer publiquement devant des dizaines de milliers de personnes et devant les caméras de télévision, quand l’autre ne s’exprime que dans certains contextes beaucoup plus spécifiques et qu’il exige pour exister la présence d’un groupe de pairs se ressentant eux-mêmes bafoués par l’expérience récurrente des discriminations.

Il s’agit là d’une différence fondamentale. Elle n’exonère personne de ses propres propos, mais la prise en compte de cette réalité est la condition sine qua non à une lutte réelle et potentiellement efficace contre le racisme.

Racisme édenté VS Racisme dominant

À propos des actes racistes que pouvaient commettre des Noirs à l’égard de Blancs, Albert Memmi avait parlé de « racisme édenté ». L’image vient alors souligner que si cette forme de racisme existe bel et bien, il s’agit d’une forme de racisme d’abord réactionnel (certains ont parlé de « contre-racisme »), pour partie inoffensive (en tout à l’échelle de la totalité des membres du groupe) et, en quelque sorte désespérée, dans le sens où il s’agit d’abord de l’expression d’une exaspération résignée plutôt que d’une volonté de maintenir l’autre la tête sous l’eau.

Ce « racisme édenté », qui peut parfois s’exprimer à l’égard de Blancs, peut s’avérer très cruel et nombre de ceux qui liront ce texte le comprendront, parfois à travers leur propre expérience. Il n’empêche, si la dénonciation de ce type de faits est nécessaire, elle ne peut être lue que comme une hypocrisie « bien pensante » (4) si elle ne s’accompagne pas d’une prise de conscience de l’asymétrie profonde existante quant aux conséquences du racisme selon sa couleur de peau : si l’on trouve choquant que des petits perçus comme Maghrébins puissent exclure des petits Blancs en raison de leur origine supposée, ne doit-on pas en parallèle parler d’un scandale à propos de ce que vivent au quotidien nombre des premiers nommés ?

Si l’on veut sérieusement lutter contre le racisme, il est nécessaire de resituer les actes qui en sont l’expression dans leurs différentes significations qui prennent ancrage dans une histoire de longue date. Ainsi, le cri de singe n’est pas une insulte ou une moquerie comme une autre : la pratique s’inscrit ainsi dans un passé pas si lointain où l’Occidental percevait le Noir comme un être inférieur et réactualise alors cette lecture des choses. Elle ne fait pas que blesser, comme d’autres insultes, elle infériorise.

Quand la fin justifie les moyens racistes

Il y a quelques semaines, l’attaquant de l’Inter Milan Romelu Lukaku a été victime de cris de singe de la part des supporters de Cagliari alors qu’il devait tirer un pénalty. Les représentants des Ultras de l’Inter se sont alors empressés de publier un communiqué dans lequel … ils enjoignaient Lukaku à ne pas interpréter ces cris comme racistes ! Loin de soutenir leur attaquant, les supporters intéristes venaient lui expliquer sa méprise.

Ce qui m’apparaît comme l’une des dimensions les plus violentes de ce texte est que le propos est tenu en toute bonne foi. On n’est pas dans le cas de figure du petit enfant pris la main dans le pot de confiture qui, tout honteux, vient expliquer que en réalité c’est le chat qui s’est servi dans le cellier tout en sachant pertinemment la réalité. Non, ici, c’est tout à fait sincèrement que ces supporters viennent expliquer que les fameux cris racistes – pardon, les méthodes de « déstabilisation » – sont tout à fait légitimes : ils ne traduiraient aucune idéologie mais ne constitueraient qu’un usage « instrumental » visant à maximiser les chances de réussite de leur équipe.

Là ou le bât blesse, c’est que même si l’on voulait bien admettre que les supporters en question n’étaient pas racistes pour un sou, on ne peut que constater qu’ils défendent une conception selon laquelle tout est permis pour l’emporter. En quelque sorte, on pourrait traduire le communiqué par la formule suivante : « nous ne sommes pas racistes, mais si cela peut nous permettre de l’emporter, nous n’hésiterons pas à attiser les braises du racisme ». La violence de cette conception des choses réside dans le fait que ceux qui la défendent ne semblent pas percevoir la contradiction entre la réaffirmation de la nécessité de lutter contre le racisme – car cela est affirmé dans le communiqué – et la défense d’une pratique jouant sur une conception explicitement infériorisante des Noirs. Par extension, cela ne serait donc pas raciste si, pour l’obtention d’une promotion, nous jouions sur les stéréotypes racistes pour évincer un concurrent ?

Une phrase de ce communiqué est éloquente pour illustrer les mécanismes psychologiques qui expliquent ce déni: « Soyez assuré que ce qu’ils disent ou font à un joueur noir adverse n’est pas ce qu’ils diraient ou feraient dans la vie réelle ». Pour des raisons qui m’échappent, le supportérisme ne serait pas la « vie réelle » : dès lors, puisque cela n’a aucun effet sur le réel, alors pourquoi se priver de mobiliser les moyens les plus abjects ?

L’élitisme militant antiraciste au service du racisme ?

Cette analyse ne vise pas pour autant à exonérer de leurs propres responsabilités nombre de militants se disant « anti-racistes » qui, effectivement, se contentent d’un discours dénonciateur et moralisateur plutôt qu’ils ne cherchent à expliquer ce qu’ils veulent dire, à supposer, d’ailleurs – ce dont je doute franchement – qu’ils le sachent eux-mêmes. À bien des égards, ceux d’entre eux qui tombent dans ces biais ne font que reproduire ce qu’ils dénoncent : la certitude d’ « être dans le vrai », d’être « du bon côté », sans pour autant se donner la peine de comprendre les racines profondes du racisme, n’est en effet certainement pas l’apanage des « racistes » par rapport aux « anti-racistes ». Il s’agit là d’une faute morale de la part de ce type d’anti-racistes dans la mesure où, en l’absence d’une réflexion sur la manière dont leurs discours pourrait être réappropriés par ceux qui cèdent aux discours racistes, se satisfont d’une représentation d’eux-mêmes comme appartenant à une élite éclairée. Ceux-là, à bien des égards, se satisfont de l’existence du racisme : sans lui, ils ne seraient plus ces êtres intellectuellement supérieurs, mais de simples communs des mortels dans un monde sans racisme.

Le plus grand drame de ces fractions du mouvement anti-raciste réside sans doute dans cette tendance à d’abord travailler à renforcer son outillage conceptuel qu’à se poser la question des conditions de la réception de son discours par les non-initiés : pour ces derniers, à mesure que l’argumentation de ces militants développe de nouveaux concepts, le discours apparaît alors toujours plus ésotérique. Mon propos n’est pas de contester l’intérêt d’une consolidation des concepts des militants, mais bien de souligner que ceci peut avoir des effets contre-productifs si l’on ne se soucie pas de la manière dont ceux qui ne sont pas a priori militants peuvent comprendre ces concepts. En faisant ce travail d’explicitation, on peut espérer rallier à sa cause d’autre militants en devenir. À défaut, on met toujours plus à distance les non-militants et l’on s’enferme au contraire dans un entre-soi se vivant comme le mouvement des purs contre le reste du monde.

On voit fleurir ce type de discours y compris au sein des sciences sociales : certains se sont ainsi faits les spécialistes de la traque du racisme dans les moindres propos, quitte à regrouper sous une même appellation de propos « racistes » des propos franchement racistes comme d’autres qui ne peuvent être étiquetés comme tels qu’à la condition de contorsions intellectuelles franchement malhonnêtes. Ceci ne peut alors qu’aboutir à brouiller la compréhension du racisme puisque sont rangés sous une même bannière raciste le fait d’imiter des cris de singe à la vue d’une personne noire comme, par exemple, le fait de porter une critique à l’égard du discours (hautement critiquable) du Parti des Indigènes de la République (5). Ceux-là ont un rôle tout à fait essentiel dans le maintien du racisme dans la mesure où ils divisent le mouvement antiraciste en mettant chacun en demeure de choisir son camp : le leur ou celui des racistes.

La lutte antiraciste implique alors d’abord une grande réflexivité par rapport à ses propres prises de position en la matière. Une position réellement antiraciste ne se mesure pas à la fidélité au dogme mais à ses effets concrets sur le racisme : la virulence dans la dénonciation du racisme n’est donc pas un critère pertinent pour juger de son propre antiracisme.

FC Notes :

(1) Ce qui pourrait s’appeler la « morphopodophobie » Mot-valise composé à partir de « morpho » (forme), « podo » (pieds) et « phobie » (peur), qui désigne la peur ou l’hostilité à l’égard de ceux qui ont une forme de pieds hors-norme, en l’occurrence carrée.

(2) Parler de « groupe dominé » à propos des non-Blancs ne vise pas à contester l’existence de profondes différences en matière de pouvoir au sein de ce groupe mais à souligner une probabilité plus faible pour les membres de ce groupe à exercer ce pouvoir.

(3) Les Musulmans constituent un groupe « ethnicisé » en ce sens où ils ne sont pas perçus comme les croyants d’une religion avec toute la diversité de pratiques qui en découlent potentiellement mais comme un groupe fortement homogène d’un point de vue culturel et assimilant sans distinction ledit groupe à une religion. A contrario, les catholiques ne sont assimilés à aucun groupe ethnique.

(4) Il y a une certaine ironie dans le fait que ceux qui réagissent aux articles sur le racisme en mode « nous aussi les Blancs on subit ça » accompagnent fréquemment leurs commentaires d’une dénonciation de la « bien pensance » – laquelle se caractérise par le fait de se placer du côté des « gentils » sans se donner la peine de mener une analyse contextualisée de ce qu’ils dénoncent – alors même que leurs discours présentent précisément les propriétés de cette bien pensance.

(5) Exemple choisi entre mille, un doctorant (blanc) en sciences sociales m’avait affirmé que « même le Monde Diplomatique deviennent racistes ». À l’appui de sa thèse, une simple critique d’une prise de position des Indigènes de la République : n’est-ce pas là une brillante démonstration de paternalisme que de refuser, au nom de la lutte anti-raciste, aux non-Blancs le droit à être honnêtement critiqués ?

Source : droguebierecomplotlosc.unblog.fr, 18 décembre 2019

(Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que son auteur)

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