Algérie : Les raisons de la pénurie de liquidités

Par Essaïd Wakli

Malgré les assurances du gouvernement, le problème des liquidités persiste. D’interminables files d’attente sont visibles tous les jours devant les bureaux de poste et même de certaines banques. Mais pourquoi cette situation ?

Pour tenter de comprendre cette situation, il suffit d’écouter et lire les spécialistes. La première explication est en effet liée au manque de confiance des Algériens dans le système bancaire, ce qui pousse nombre d’entre eux à économiser leur argent chez eux en le retirant des postes ou des banques. Aujourd’hui, les agents économiques se méfient et ne croient plus à la capacité de la Banque centrale à garantir la solidité des banques et, par conséquent, la solidité du système monétaire et financier», estime Yassine Benadda, économiste. Certaines politiques monétaires menées par la Banque d’Algérie depuis 2014, dont la dévaluation de la monnaie nationale, «continuent d’accroître considérablement l’inquiétude et le ressentiment des citoyens désemparés face à des décisions qui ébranlent leur quotidien en matière de pouvoir d’achat, de liquidités et d’emploi», souligne l’économiste.

Le phénomène de thésaurisation en devises s’est amplifié depuis 2015 au fur et à mesure que le dinar perdait de sa valeur et que les monnaies étrangères étaient devenues alors une valeur refuge. D’où le phénomène du change parallèle qui, de l’avis même du Fonds monétaire international (FMI), a atteint des proportions inquiétantes.

Autre explication : au regard du ralentissement généralisé de l’activité économique et commerciale, suite à la crise sanitaire et aux contraintes liées au confinement, «le cash en circulation ne revient plus en volumes suffisants vers les agences bancaires et donc vers les succursales de la Banque centrale», expliquent ainsi les mêmes responsables bancaires ayant requis l’anonymat. Ces responsables ajoutent que durant cette période de restriction et de confinement, les agences des banques commerciales reçoivent moins de dépôts de fonds de leur clientèle habituelle et en déposent donc moins à la Banque d’Algérie qui, à son tour, parvient moins facilement qu’auparavant à alimenter le réseau postal en liquidités suffisantes pour satisfaire une demande de retraits de cash en très forte hausse ces deux derniers mois.

En temps normal, précisent nos interlocuteurs, les sociétés, les commerces et autres intermédiaires qui favorisent le plus souvent l’usage du cash dans leurs différentes transactions, déposent au bout de la chaîne, une bonne partie de leurs fonds dans les banques commerciales qui en gardent les montants correspondant aux besoins courants de leur clientèle et transfèrent le reste sur leurs comptes au niveau de la Banque centrale, comme elles sont censées le faire pour conforter leur propre trésorerie.

Pour sa part, l’économiste Noredine Grim explique cette situation par notamment la saturation du réseau postal. «(…) il faut savoir que cette institution gère à travers ses 3 357 postes pas moins de 22 millions de comptes postaux (pratiquement un compte pour 2 Algériens). Ces comptes ne renferment pas de fortes sommes, mais avec le temps et la loi du nombre, Algérie Poste est devenue la principale caisse d’épargne du pays. Pas moins de 18 000 milliards de dinars y sont détenus pratiquement à longueur d’année. L’écrasante majorité des comptes ouverts auprès des agences postales sont des comptes courants (CCP) mais il y a également des livrets d’épargne ouverts par des ménages à faibles et moyens revenus. Les épargnants à gros revenus préfèrent généralement les banques et autres moyens de thésaurisation (achat de devises, emprunts obligataires etc.)», écrit-il dans une contribution.

« A eux seuls, ces chiffres donnent la mesure de la pression qui peut s’exercer sur les guichets des postes les jours de forte affluence, notamment à l’occasion des paiements des retraites qui s’effectuent entre les 20 et 22 de chaque mois. Quand ces jours de retraits arrivent à la veille de grandes fêtes qui exigent des dépenses particulières (Aïds, fêtes de fin d’années, rentrées scolaires), ces guichets sont véritablement pris d’assaut», précise encore le spécialiste.

L’afflux, de ces 22 millions détenteurs de comptes le même jour dans les 3 357 postes, signifie concrètement une pression d’environ 6 600 personnes par poste en l’espace de seulement deux journées même s’il arrive à Algérie-Poste de décider à certaines occasions une journée (rarement deux) supplémentaire. Même si les dépôts disponibles au Centre des chèques postaux sont de nature à couvrir largement le montant global des retraits, les guichets des postes en nombre insuffisant, ne sont pas en mesure de satisfaire en formalités et en retraits de liquidités, autant de monde à la fois. Mais en dépit de ces difficultés, le réseau postal parvient à distribuer à chacun de ces rendez-vous particulièrement stressants, une quantité considérable de liquidités. Les montants des retraits effectués à la veille de ce genre de fêtes ont de tout temps été importants, mais le record aurait été battu l’Aïd dernier, avec un retrait total de 4 000 milliards de dinars, notera encore Grim.

Comme solution immédiate, les autorités encouragent l’utilisation des cartes magnétiques. Mais d’autres experts proposent déjà le recours à la planche à billets même de manière temporaire. Avec le risque de tomber dans l’inflation.

Le Chiffre d’Affaires, 26 août 2020

Tags : Algérie, banque, pénurie d’argent, liquidités, dinar,

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