Retour sur la naissance d’un djihad paysan dans le centre du Mali

La situation au Mali debut novembre 2019

La situation au Mali, de même qu’au Burkina Faso se dégrade considérablement et les attentats se succédent mettant à mal les troupes armées et les populations du Centre et du Nord Mali. Voici un article relevé dans « Le Monde » qui illustre parfaitement la situation complexe dans ce pays.

Retour sur la naissance d’un djihad paysan dans le centre du Mali :

Le djihadisme s’est répandu dans la région de Mopti dès 2013, prospérant sur l’incurie de l’Etat et les frustrations des populations rurales.Le visage dissimulé sous un épais turban, il sillonne les rues de Mopti avec sa charrette à deux roues.Anonyme, il se fond dans la foule de commerçants et de badauds. Même sa femme ne connaît pas son secret. Durant les quatre années qu’a duré son absence, Ibrahim (le prénom a été changé) était officiellement parti « en aventure », comme on désigne en Afrique de l’Ouest le fait d’émigrer. En réalité, il avait rejoint le djihad.

Ibrahim fut l’un des hommes d’Amadou Koufa, le chef de la katiba (unité combattante) Macina, qui sème l’effroi dans la région au nom du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM), principale alliance djihadiste du Sahel, liée à Al-Qaida. Prédicateur issu d’une famille pauvre de la région de Mopti, Koufa a donné un visage et un ancrage local au djihad international, en s’appuyant sur les frustrations propres à la région et en recrutant d’abord au sein de la communauté peule, dont il se pose en défenseur. Un jour, alors qu’Ibrahim fait paître ses moutons près du campement familial, des émissaires enturbannés viennent à sa rencontre. « Tu seras bien payé et tu te battras pour appliquer la charia [loi islamique] de Dieu », lui promettent-ils. Le berger, qui peine alors à nourrir ses six enfants, se laisse convaincre. « J’étais dans une telle pauvreté, je ne pouvais pas refuser », lâche le repenti dans un murmure, les yeux fixés vers le sol. Son revenu est multiplié par vingt : 300 000 francs CFA par mois (450 euros), une fortune pour cet homme qui n’a connu que la brousse. Mais la fortune a un prix.

« Venise du Mali »

Il lui faut devenir exécuteur. Quatre années durant, il devient combattant, attaque des villages et tue « beaucoup de gens ». Après avoir déserté, il y a trois ans, Ibrahim n’a pas pu rentrer chez lui. Il a changé de nom et, à 45 ans, vit dans la clandestinité, loin de sa famille. Avec la peur d’être un jour retrouvé par ses anciens compagnons d’armes. A Mopti, où il n’a pas d’attache, cet homme aux traits usés n’est qu’un « pousse-pousse » anonyme qui livre des paquets pour gagner quelques francs, parmi des centaines d’autres dans la ville de 150 000 habitants. La « Venise du Mali » a souffert. Pendant longtemps, les touristes s’y arrêtaient avant de poursuivre leur route vers la majestueuse falaise troglodyte du pays dogon ou d’aller visiter les mosquées en terre crue du XIXe siècle, nombreuses dans la région. Désormais, ceux qui échouent dans la grande ville du centre sont des déplacés fuyant leurs villages brûlés, d’anciens guides désoeuvrés à la recherche de petits boulots ou d’ex-combattants désireux de se faire oublier. A Mopti, les djihadistes sont invisibles mais sont partout et dans tous les esprits. Certains sont installés, au su de tous, juste de l’autre côté, sur la rive nord. Et grâce à leur réseau d’informateurs, n’ignorent rien de ce qui se passe en ville.

Les soldats de la mission de maintien de la paix de l’ONU ont renforcé en juin leur présence pour faire face à l’embrasement de la région et, dans la localité voisine de Sévaré, vivent retranchés dans leurs camps, derrière de hauts fils barbelés. Personne n’a oublié l’attentat-suicide du 29 juin 2018 qui avait fait trois morts contre le quartier général voisin de la force conjointe antidjihadiste du G5 (Mauritanie,Mali, Burkina Faso,Niger,Tchad ). Il a depuis déménagé au sud, dans la capitale Bamako. A plus de 650 km de là. L’épicentre des violences qui déchirent le Mali depuis 2012 a glissé, en quelques années, de Kidal et Tombouctou, dans le nord, vers le centre du pays. Entre attaques djihadistes, conflits intercommunautaires et banditisme de grand chemin, la situation est devenue incontrôlable et s’aggrave de jour en jour.

« Amendes exorbitantes »

Comment la région de Mopti, terre de soufisme si longtemps épargnée par l’extrémisme et les rébellions, a-t-elle pu plonger en quelques années dans le chaos ? Lorsque, en 2012, des groupes djihadistes liés à Al-Qaida mettent en déroute l’armée malienne et s’emparent du nord, les populations du centre, livrées à elles-mêmes, organisent la défense de leurs villages. Les armes de guerre venues de Libye circulent partout.

Dans la confusion qui s’installe, les éleveurs peul, peuple traditionnellement nomade, se sentent particulièrement vulnérables en brousse. Ils demandent en vain de l’aide à Bamako face aux groupes majoritairement touareg qui attaquent et pillent les villages, rappelle Boukary Sangaré, chercheur à l’Institut d’études de sécurité (ISS) et spécialiste de la zone. Mais « le gouvernement de transition refuse de les armer de peur que ça se retourne un jour contre son autorité », ajoute M. Sangaré.

« Finalement, des dizaines d’entre eux vont rejoindre les groupes armés qui leur offrent protection », notamment le Mouvement pour l’unicité et le djihad en Afrique de l’Ouest (Mujao), présent dans plusieurs localités à l’est de Mopti. Les djihadistes vont exploiter le sentiment de marginalisation des bergers peul face à une administration et à des élites corrompues qui les traitent comme des « sansterre». « Les Peul dénonçaient depuis longtemps la surtaxation des aires de pâturage, les amendes exorbitantes des services des eaux et forêts pour le moindre feu de brousse ou encore les razzias et vols de bétail menés par les bandits qui écument la région », poursuit le chercheur Boukary Sangaré.

Association humanitaire MALINIA 

Tags : Mali, peuls, djihad, terrorisme, Sahel, Azawad, MUJAO, islamisme, 

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