Rwanda : vers une réouverture française de l’enquête sur l’attentat de 1994 ce vendredi ?

La justice française va-t-elle relancer les investigations sur l’évènement déclencheur du génocide au Rwanda de 1994, l’attentat contre l’avion du président Juvénal Habyarimana ? La cour d’appel de Paris se prononce vendredi matin sur la validité du non-lieu dans cette affaire qui empoisonne les relations franco-rwandaises.

Le 6 avril 1994, le Falcon 50 transportant le président Juvénal Habyarimana, un Hutu, et son homologue burundais Cyprien Ntaryamira avait été abattu en phase d’atterrissage vers Kigali par au moins un missile. Cet attentat est considéré comme le déclencheur du génocide qui fit plus de 800.000 morts selon l’ONU, principalement dans la minorité tutsie. Le lendemain, dix Casques bleus belges avaient été assassinés.

Qui est l’auteur du tir fatal contre l’avion présidentiel ? Longtemps les enquêteurs français ont privilégié la responsabilité des rebelles tutsis du Front patriotique rwandais (FPR), menés par Paul Kagame – devenu président du pays en 2000 –, avant de s’orienter finalement vers une implication d’extrémistes hutus, soucieux de se débarrasser d’un président trop modéré à leurs yeux.

Le 21 décembre 2018, les juges d’instruction avaient décidé d’abandonner les poursuites contre neuf membres ou anciens membres de l’entourage de M. Kagame. Ils sont défendus par les avocats canadien et belge Léon-Lef Forster et Bernard Maingain.

Les familles des victimes de l’attentat, et notamment de l’équipage français, avaient fait appel de cette décision.

La validité du non-lieu, rendu par les juges antiterroristes français Jean-Marc Herbaut et Nathalie Poux, a été examinée le 15 janvier à huis clos et pendant près de huit heures par la chambre de l’instruction de la cour d’appel de Paris.

A l’audience, le parquet général avait demandé de confirmer cette décision et les magistrats de la cour avaient décidé de prendre six mois de réflexion avant de rendre leur délibéré. Ce dernier sera très scruté dans ce dossier emblématique des tensions entre les deux pays, sur fond d’accusations sur le rôle joué par la France lors du génocide.

« Je crois que le passé est derrière nous », a certes déclaré M. Kagame cette semaine à l’hebdomadaire ‘Jeune Afrique’, lui qui avait rompu les relations diplomatiques avec Paris entre 2006 et 2009 après l’émission des mandats d’arrêt contre ses proches dans cette affaire.

Mais « vouloir rouvrir un dossier classé, c’est vouloir créer des problèmes […] Si ces choses ne sont pas définitivement éclaircies, nos relations risquent fort d’en pâtir d’une manière ou d’une autre », a-t-il mis en garde dans cet entretien publié mercredi, illustrant la fragilité du réchauffement entre Kigali et Paris sous la présidence Macron.

S’ils ne confirment pas le non-lieu, les magistrats peuvent décider de relancer l’enquête voire de renvoyer tout ou partie des suspects devant une cour d’assises.

La thèse d’un attentat perpétré par les Tutsis avait pris du plomb dans l’aile en 2012 après un rapport d’experts, notamment en balistique, qui ont désigné comme zone de tir probable le camp de Kanombe, alors aux mains de la garde présidentielle d’Habyarimana.

Dans cette autre hypothèse, retenue en 2009 par l’enquête du régime rwandais, le président aurait été éliminé par des extrémistes hutus de son propre camp, opposés au processus de paix d’Arusha, qui prévoyait de mettre un terme à la guerre civile rwandaise entamée en 1990.

Ce rapport d’experts très disputé avait été rendu après le déplacement des enquêteurs français en 2010, sous l’autorité des juges ayant repris le dossier, Marc Trévidic et Nathalie Poux. Mais « la plupart des débris de l’avion avaient disparu », « la végétation et […] la topographie des lieux avaient profondément changé » et la boîte noire n’a jamais été retrouvée, rappelle l’ordonnance de non-lieu.

Seuls éléments matériels récupérés à l’époque de l’attentat : les photos de deux tubes lance-missiles et le rapport d’un officier rwandais rédigé un mois après les faits.

« En l’absence d’éléments matériels indiscutables », l’accusation repose sur des témoignages « largement contradictoires ou non vérifiables », souvent par d’anciens militaires proches de Kagame devenus opposants, notaient les juges antiterroristes dans leurs conclusions, soulignant le « climat délétère » de l’enquête, émaillée d’assassinats, de disparitions de témoins et de manipulations.

RTBF, 1 jui 2020

Tags : Rwanda, Paul Kagamé, génocide, France,

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