Pourquoi Rabat n’a rien gagné du soutien du CCG dans le Sahara occidental

Soutien du CCG au Maroc dans le Sahara occidental – Pourquoi Rabat n’a rien gagné
Le département de Lamamra aurait bien voulu s’en passer avec tous les dossiers qui s’imposent à son appareil diplomatique. La crise libyenne, l’instabilité au Mali et au Niger et la convalescence du voisin tunisien, les défis régionaux constituaient déjà pas mal de priorités pour le gouvernement algérien avant que les pays du Golfe, emmenés par l’Arabie Saoudite ne viennent donner une nouvelle dimension au dossier du Sahara occidental.
Par Nabil Benali
Depuis la proclamation du soutien franc et sans la moindre précaution de langage à la «marocanité» du Sahara occidental, l’Arabie Saoudite et ses alliés du CCG ont immédiatement jeté un nouveau défi à la diplomatie algérienne. On peut même parler d’une provocation en bonne et due forme de la part de ces monarchies, dont la majorité n’avait d’autre choix que de suivre «la grande sœur protectrice», mais qui ne pouvaient tous ensemble ne pas connaître d’avance l’accueil que réserverait l’Algérie à une telle position.

Si par le passé, les pays du Golfe affichaient des préférences pour le Royaume chérifien, cela n’avait jamais dépassé certaines limites, vu qu’ils tenaient compte de la position algérienne de soutien à la République sahraouie. Mais un palier a été allègrement franchi depuis le dernier sommet des pays du Golfe/Maroc, où on a mis de côté les liens anciens et actuels avec l’Algérie, mais aussi toute considération pour les droits et les sentiments d’un autre peuple arabe, les Sahraouis qui, eux, n’oublieront jamais cet épisode.

Autant, malgré leur penchant pour un régime qui leur ressemble, une monarchie autrement dit, ils s’en tenaient à un semblant de cohésion arabe, autant cette fois ils ont franchi le rubicond et joué le tout pour le tout dans une position qu’on peut qualifier d’ingérence dans les affaires maghrébines, brisant au passage et définitivement le rêve d’un Maghreb uni et d’une UMA, certes au point mort, mais au moins pas encore officiellement enterrée.

Sur ce point, celui d’une faille difficile à réparer dans le front maghrébin, la monarchie marocaine porte une très lourde responsabilité en décidant que son avenir se joue, non pas avec ses voisins immédiats, mais avec n’importe quel Etat, pourvu qu’il soit contre l’autodétermination du Sahara occidental. D’autant que tournant dans les relations interarabes n’a pas eu les mêmes résultats pour les deux parties assises à la table du rendez-vous de Riyad.

Pour les Saoudiens, il s’agissait d’aller encore plus loin dans leur logique «avec ou contre moi» dans leur conflit ouvert avec les Iraniens, car au contraire de la monarchie marocaine qui se cherche des alliances, sinon des protections, à tout prix, l’Algérie n’est pas prête à s’embarquer dans le conflit confessionnel sunnites/chiites et, comme toujours, plaide pour l’unité et la conciliation entre Téhéran et Riyad. Alger a également refusé de participer à la force armée islamique levée par l’Arabie Saoudite ou de classer le Hezbollah comme organisation terroriste.

Il s’agit d’une neutralité honorable qui lui vaut la reconnaissance de la communauté internationale, mais pas celle des pays du Golfe qui entendaient ainsi faire payer à l’Algérie son indépendance en reconnaissant la «marocanité» du Sahara occidental. C’est pour l’avoir clairement compris qu’Alger a réagi en envoyant le chef de sa diplomatie rencontrer Bachar Al Assad à Damas, sans compter la visite de son Premier ministre à Moscou qui, au fond, ne changeait rien : la Russie comme les Etats-Unis sont sur la même longueur d’onde s’agissant de savoir s’il faut faire confiance ou non aux monarchies du Golfe.

En revanche, on a plutôt l’impression que dans cette affaire, le Maroc a été joliment instrumentalisé. En effet, Rabat ne peut pas dire qu’il a gagné au change, car ce n’est malheureusement pour lui, pas au niveau de la Ligue arabe, où l’Arabie Saoudite pré- tend aujourd’hui faire la pluie et le beau temps, que pourrait se décider l’avenir du dossier sahraoui. C’est, en effet, une affaire qui regarde l’ONU avant tout. Et à ce niveau, on sait que la dernière session du Conseil de sécurité n’a pas été favorable au Maroc, loin s’en faut.

Sa volonté de chasser la Minurso des territoires occupés a été contrecarrée et l’illusion d’un revirement de la Russie en sa faveur s’est évanouie après la condamnation par Moscou du traitement infligé par Rabat à la mission onusienne. Certes, quelque part, le Maroc a limité la casse, puisqu’il a réussi à déplacer le problème : au lieu de voter le projet de Ban Ki-moon consistant à ce que la Minurso organise le référendum d’autodétermination sans plus de délai, le Conseil de sécurité s’est surtout penché sur le maintien de la Minurso. Il était plus prioritaire pour lui d’étouffer dans l’œuf le précédent marocain afin que d’autres pays, chez qui sont stationnées des missions onusiennes ou qui prennent part à des missions de maintien de la paix, ne fassent pas de même et sabotent par la même le laborieux et difficile travail de l’ONU en faveur de la paix dans le monde. Encore que cela n’a été possible que grâce au vote de la France, orienté par le gouvernement socialiste actuel dont l’inimité envers Alger ne fait plus de secret depuis le coup bas porté avec le tweet infecte de Manuel Valls. Somme toute, c’est le retour au statu quo, mais ce serait alors pour la dernière fois, en attendant le prochain rapport du secrétaire général qui sera adressé au Conseil de sécurité à la fin du nouveau mandat de la Minurso.

A ce titre, le calendrier du dossier sahraoui risque de n’indiquer rien de nouveau avant deux événements qui ne seront pas d’importance. Le départ de Ban Kimoon, qui aura lieu en décembre 2016, à la fin d’un deuxième mandat qui imposera un nouveau secrétaire général de l’ONU. Le nom et l’orientation de son successeur ne seront pas un détail, car il importe de savoir si ce dernier sera le continuateur de la position courageuse prise par Ban Kimoon, ou s’il jouera l’apaisement avec le gouvernement marocain, quitte à renvoyer le règlement du dossier sahraoui aux calendes grecques. Voilà un dossier sur lequel il faut s’attendre à ce que la diplomatie marocaine tente de peser de tout son poids et c’est aussi un défi pour le travail de lobbying qui attend la RASD et, bien entendu, l’Algérie qui la soutient en toutes circonstances. Petite parenthèse à ce chapitre, il faut savoir que rien ne sera moins difficile pour les Etats membres que d’intervenir dans la nomination du nouveau SG avec les changements, introduit par Ban Ki-moon, dans le mode de désignation des SG de l’ONU. L’heureux candidat, qui autrefois sortait du chapeau des arrangements entre grandes puissances, sera voté en Assemblée générale devant laquelle tous les candidats sont en train de passer un test oral et public en ce moment même. Ce qui, il faut en convenir, laisse moins de marge de manœuvre en termes de tractations et de travail de coulisses. Mais cela reste possible dans le principe, bien entendu.

L’autre rendez-vous important, et là, ni le Maroc ni la RASD ne peuvent quelque chose, c’est bien entendu l’élection présidentielle américaine. Devant sans doute se jouer entre la démocrate Hillary Clinton et le républicain Donald Trump, elle décidera, pour les Arabes, de la continuité ou de l’abandon de la doctrine Obama qui refuse que Washington continue à ses frais à jouer au gendarme de la planète et de faire le boulot des alliés à leur place. Cela renvoie directement au dossier syrien et du choix de Barack Obama de se partager les rôles et l’influence au Moyen-Orient avec la Russie. De cela, les pays du Golfe n’en veulent pas et il va de soi qu’ils sont, d’ores et déjà, pour l’avènement d’Hillary Clinton qui représente, selon tout ce qu’elle a déclaré à ce jour, un retour à l’interventionnisme de l’avantObama. Or, il est de plus en plus évident que si Mme Clinton ne se détache pas nettement dans son propre camp, c’est parce qu’il y a un certain Bernie Sanders qui, lui, personnifie bien cette continuité. Pour faire définitivement la différence, la candidate aux primaires démocrates devra faire des compromis, surtout avec cette pression permanente que représente le président sortant, M. Obama luimême, qui n’a pas encore affiché publiquement sa préférence. Or, un mot défavorable de sa part et les chances de celles-ci d’arriver à la Maison-Blanche ne seront plus les mêmes. D’ici là, l’Algérie n’a pas le choix et se doit de ne pas attendre.

L’entente entre le Maroc et les monarchies du Golfe impose, d’ores et déjà, une stratégie plus offensive. Il est impératif d’amener l’Union africaine à s’impliquer avec plus de force sur la scène internationale, mais aussi que soient renforcés les liens avec les véritables alliés sur le dossier sahraoui.

En plus des puissances que sont les Etats-Unis et la Russie qui sont clairement pour l’autodétermination du peuple sahraoui, on pense notamment à de nombreux pays d’Amérique du Sud, mais aussi à des pays européens, comme la Suède, à qui Rabat mène une guerre froide, mais aussi et pourquoi pas à Oman, l’unique pays du Golfe qui n’accepte les décisions de Riyad qu’en traînant les pieds, qui retarde depuis 10 ans l’unité monétaire du CCG, qui est le moins impliqué dans les dossiers arabes et le seul aussi qui ait tenté l’unique médiation connue à ce jour entre l’Arabie Saoudite et l’Iran… N.B

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