Qui est derrière le «Panama papers» ?

Une raison parmi d’autres suffit pour se méfier du «Panama papers» : l’enquête est le produit d’une ONG que finance l’homme d’affaires George Soros, l’homme qui fut derrière les révolutions colorées des ex-Républiques soviétiques.

Par Nabil Benali
L’ ampleur prise par le «Panama papers» a fait tache d’huile et donne déjà l’image d’une noria de personnalités politiques et d’hommes d’affaires qui, selon l’image installée, se seraient illicitement enrichis et auraient «planqué le magot» dans ce sombre paradis fiscal que serait l’Etat du Panama. Les personnes citées dans cette affaire apparaissent, de facto, comme des gens qui doivent désormais rendre des comptes sur les supposées malversations qu’ils auraient commises. Mais dans les faits, on voit bien vite que c’est plutôt l’opinion mondiale, à qui on sert un dossier «prêt à consommer», qui est sommée de croire des révélations sur un scandale qui n’est pas tant. Ce dossier, produit d’une fuite de 11,5 millions de documents dit «confidentiels» (ce qui ne saurait être autrement, car détenus auparavant par un cabinet d’avocats panaméen, le Mossak Fonseca), a été publié par l’ICJI, le Consortium international pour le journalisme d’Investigation. Qui est-ce ? Un réseau de journalistes à l’échelle mondiale, piloté par le Center for public integrity (Centre pour l’intégrité publique), basé à Washington et réputé proche du parti démocrate, au pouvoir avec Barack Obama. 
Si le CPI revendique la neutralité, la quête de la moralisation et de la lutte contre la corruption, après avoir brillé dans certains dossiers, il n’est pas moins constamment critiqué par des journaux tels que le Washington Post ou le Wall Street Journal pour ses sources de financements qui, elles, sont éloquentes : deux fonds sont principalement derrière le CPI, l’Open society foundations et la Sunlight foundation, deux organismes appartenant à un certain… George Soros, le milliardaire américano-hongrois dont le nom figure déjà dans pas mal d’épisodes internationaux et pas des moindres – il n’y a qu’à taper son nom sur Google pour s’en rendre compte. Il est surnommé «l’homme qui a fait sauter la banque d’Angleterre» pour ses spéculations sur la livre sterling, empochant au passage pas moins de 1,1 milliard de dollars au début des années 1990. 
Accusé par les autorités de la Malaisie d’avoir déstabilisé leur monnaie dans le contexte de la crise asiatique de 1998, il est aujourd’hui mis en cause par ses détracteurs dans la spéculation sur l’euro et on lui reproche encore son recours lui-même à certains paradis fiscaux comme les Antilles néerlandaises. Le nom de George Soros apparaît surtout dans le cofinancement du groupe Optor, organisation politique transnationale ciblant les régimes opposés aux Etats-Unis et ayant formé des jeunes «révolutionnaires» en Géorgie, en Ukraine et en Biélorussie, dans les années 1990 et plus récemment en Egypte en 2011 ou au Venezuela en 2013. 
Il s’agit là de faits parfaitement connus, qui poussent forcément à prendre le «Panama papers» avec des pincettes. Toutefois, on ne saurait réduire le «Panama papers» à une seule personne et tomber ainsi dans un complotisme sans envergure. En vérité, le «Panama papers» est une preuve de plus de la toute la puissance des médias occidentaux et leur capacité à formater l’opinion mondiale. Surtout lorsque les médias du reste du monde font en sorte de ne pas s’appesantir sur ce principe sans attrait commercial de la présomption d’innocence. Le fond du problème, parfaitement occulté, c’est que la notion de paradis fiscal n’est qu’une forme impérialiste de classification imposée par la mondialisation et qui dénie aux Etats le droit souverain de choisir eux-mêmes leur propre système fiscal. 
Du point de vue des Etats riches, tous les pays de la planète doivent adhérer aux conventions que leurs gouvernements ont élaboré et taillé sur mesure pour que les flux de capitaux ne changent pas de cours. L’argent se crée en Occident et il doit y rester. Or, des pays comme la Suisse, par exemple, ou d’autres encore qui n’ont ni ressources naturelles ni industrie florissante (surtout les petits Etats indépendants dont le territoire se réduit à une île), ni encore moins un marché financier développé ont, depuis la moitié du siècle dernier, choisi une législation fiscale réduite ou nulle afin d’attirer des capitaux. 
Pour eux, c’est l’unique moyen de faire tourner le système économique et d’éviter, soit de tomber soit sous la domination des puissances économiques régionales, soit de soumettre leur survie au bon vouloir des grandes multinationales. La multiplication des paradis fiscaux parmi les Etats économiquement faibles est aussi un phénomène dû à l’endettement du tiers-monde, dont beaucoup de pays ne pouvaient davantage en supporter le poids. Le terme de paradis fiscal, voire de paradis financier, est une invention de l’Ocde. C’est bien l’Organisation de coopération et de développement économiques, regroupant 34 pays développés, basée à Paris et dont l’origine remonte au plan Marshall américain, qui a installé, dès les années 1970, ses critères pénalisant à l’encontre des pays qui captent aujourd’hui jusqu’à 300 milliards de dollars que les Occidentaux voudraient bien voir échouer dans ses caisses. 
Pour eux, ce sont des Etats qui fonctionnent en dehors du système mondial, lequel, comme on le sait, est divisé entre pays riches et pays pauvres et doit demeurer ainsi. Deux remarques s’imposent à ce titre. D’abord, les paradis fiscaux ont de tout temps été instaurés au sein d’Etats faibles qui ne peuvent longtemps résister aux pressions internationales et aux ONG et médias installées en Occident qui ont fortement mobilisé l’opinion mondiale en entretenant l’amalgame entre paradis fiscal et enrichissement illicite. 
En effet, n’est pas forcé- ment un voleur ou un fraudeur celui qui décide de domicilier dans un paradis fiscal un patrimoine légalement constitué. Mais ce genre d’attitude est tellement mal vu que quiconque irait dans ces pays est automatiquement soupçonné d’avoir des choses à cacher, et notamment sur la provenance de son argent. Secundo, ces mêmes pays occidentaux qui font la guerre aux paradis fiscaux du tiers-monde, ont eux-mêmes leurs propres paradis fiscaux dont on ne parle jamais. Les Etats-Unis et le Royaume-Uni se permettent encore d’offrir aux particuliers les mêmes avantages qu’aux entreprises. Ne parlons pas de l’Etat américain du Delaware, avec une fiscalité tellement basse que 40% des sociétés cotées à Wall Street y sont domiciliées, mais aussi le Wyoming et le Nevada. La Suisse est un paradis bancaire, mais on ne le considère pas comme un paradis fiscal, surtout pas depuis que la justice américaine a réussi à faire sauter à son profit la règle du secret bancaire avec l’affaire UBS.

La France dispose de certaines zones géographiques appelée les zones franches (la Polynésie française, par exemple) qui permettent aux entreprises de réduire de façon drastique leur imposition et offrent un régime d’imposition sur les personnes physiques extrêmement bas… On peut élargir le champ de vision et, toujours au sujet des critères de l’Ocde, rappeler que l’Algérie a été sévèrement critiquée au début des années 2000 par le FMI et la Banque mondiale pour son système d’avantages fiscaux contenus dans les dispositifs Andi et Ansej. Ce n’est que grâce à la faiblesse des investissements étrangers face à l’hégémonie du pétrole et du gaz dans son économie que le pays a échappé aux tentatives de le verser dans la liste des paradis fiscaux ! Pour ainsi dire, la notion de paradis fiscal est quelque chose de très relatif, un classement largement connoté et absolument pas objectif. Le principe est celui de deux marchands, un riche et un pauvre, le premier accusant constamment le second de concurrence déloyale pour l’empêcher de travailler et pour que les choses restent comme elles le sont. Cela dit, l’Etat du Panama, s’il est un paradis fiscal, financier ou bancaire, n’est pas certainement un paradis judiciaire. Aucune partie, officielle ou autre, ne l’accuse de refuser de coopérer avec les instances judiciaires internationales ou de bloquer des procédures judiciaires. D’où la difficulté de dire que le «Panama papers» est en soi un scandale à proprement parler, car la production d’une liste de personnalités qui disposent d’avoirs financiers au Panama est loin de suffire à prouver quoi que ce soit. On sait que l’Etat du Panama existe. Pour le reste, il vaut mieux attendre encore…

Les Débats, 10 avril 2016