Sahara occidental : Une 19e province imaginaire du Maroc

Sous le titre Sahara : Le Maroc refuse toute ingérence, un article paru dans la presse marocaine le 20 juin, les dirigeants marocains sont à l’origine d’une campagne médiatique ignoble dirigée contre l’Algérie : ils exhortent leurs ressortissants à marquer des rassemblements de protestation devant plusieurs ambassades algériennes à l’étranger. Ils sont persuadés d’agir au mieux de leurs intérêts, alors que leurs agissements sont aux antipodes de l’esprit d’ouverture et de dialogue initié par Abdelaziz Bouteflika, en vue d’une réconciliation définitive entre
Alger et Rabat.
Le palais royal campe toujours sur ses positions et n’a jamais contribué à dénouer une crise dont lui seul connaît les tenants et aboutissants de l’escalade programmée, qu’il affiche d’ailleurs sans pudeur par des canaux médiatiques et par le biais de sa propre presse, acquise à son souverain, le roi Mohamed VI. La (fausse) diplomatie marocaine devra endosser à elle seule la grave détérioration de la situation, qui peut laisser présager une “guerre froide” entre Alger et Rabat.
Si ingérence il y a, elle ne peut être que marocaine. Le blocage du référendum d’autodétermination du peuple sahraoui est imputable aux irréductibles du palais royal, partisans du “Grand Maroc” alors que de cette tempête a été déclenchée par le Maroc, qui s’est toujours immiscé dans les affaires intérieures du Sahara occidental.
Ce territoire, qui n’a jamais fait partie des territoires de la monarchie alaouite, attise les passions, attire la convoitise et la cupidité de Rabat. Les Forces armées royales (FAR) persécutent impunément les populations sahraouies, un fait occulté par la presse marocaine qui préfère jeter son dévolu sur Alger, l’éternel bouc émissaire, tout en continuant à tenter de faire main basse sur le Sahara occidental. Inadmissible et intolérable.
Faut-il rappeler que le représentant et ambassadeur de la Commission européenne à Alger a clairement affirmé que les protagonistes de ce conflit sempiternel ne sont autres que les Sahraouis et les Marocains ? Cette crise ne fait que perdurer en raison des volte-face et de l’hostilité du Maroc à trouver une solution consensuelle qui satisfasse les deux parties concernées – le Front Polisario est d’ailleurs un acteur incontournable que Rabat veut ignorer, condamnées à entamer le plus rapidement possible des négociations dans le strict respect des résolutions de l’ONU, pour un règlement définitif d’un conflit savamment instrumentalisé. Le roi Mohamed VI désigne un autre acteur fictif et imaginaire, Alger, que le Maroc ne cesse de mettre à l’index pour faire oublier ses déboires et sa déconfiture dans ce dossier qu’il est loin de gérer seul.
C’est dire à quel point le prédateur marocain ne s’embarrasse d’aucun scrupule pour faire main basse sur cette ancienne colonie espagnole en faisant appel à tous les artifices imaginables que lui confèrent les voltiges politiciennes du palais royal ainsi que sa mauvaise foi.
Il est à noter que cinq associations de Marocains ont appelé à une manifestation, le 19 juin, devant le siège de l’ambassade d’Algérie à Madrid, pour réclamer la libération des Marocains détenus dans les geôles de Tindouf et dénoncer les ingérences algériennes et de quelques groupuscules espagnols dans les affaires intérieures du Maroc. Telles sont les consignes données aux Marocains résidant à l’étranger pour médiatiser l’affaire du Sahara occidental tout en tentant de faire ingurgiter à la communauté internationale des couleuvres en leur faisant croire que des ressortissant marocains seraient enfermés dans des geôles algériennes de Tindouf.
S’il fallait accorder le moindre crédit à ces allégations, le roi Mohamed VI, lors de son séjour à Alger, aurait soulevé ce problème épineux avec son homologue algérien. Le souverain marocain ne lui a jamais soufflé mot concernant ces prétendus prisonniers. Une autre parade trouvée par Rabat pour accentuer la manipulation sordide dont elle est incontestablement l’instigatrice.
Cette histoire de prétendus séquestrés de Tindouf n’est que pure spéculation. Les observateurs avertis considèrent le Maroc comme un interlocuteur non crédible.
Faut-il rappeler aux dirigeants marocains que l’ONU tente depuis des années de trouver une solution au conflit, la dernière en date étant le Plan de paix de l’envoyé spécial James Baker ? Ce plan, qui prévoyait une autonomie du territoire pendant cinq ans avant un référendum sur un statut définitif, a été rejeté par Rabat.
De plus, le président Chirac, qui a tendance à souffler le chaud et le froid, connu pour soutenir de temps à autre les thèses marocaines, a de nouveau spécifié que le conflit du Sahara devait être réglé dans le cadre de l’ONU et le strict respect de ses résolutions, que Rabat bafoue.
Exactions sur les populations sahraouies
D’autre part, ces associations extrémistes avaient projeté d’attirer l’attention, durant plusieurs rassemblements qu’elles présentaient comme pacifiques, sur “l’ingérence inacceptable de l’Algérie et de certains activistes espagnols” dans la question du Sahara et rappeler à l’opinion publique espagnole “l’ouverture” du Maroc pour une solution politique qui préserverait son intégrité territoriale.
Faut-il croire que l’intégrité du Maroc est menacée ? Et par qui ? C’est plutôt l’intégrité territoriale du Sahara occidental qui est menacé par les hordes marocaines qui comptent envahir ce pays et ensuite morceler le nord de la Mauritanie pour enfin concrétiser le rêve de “Grand Maroc”. Déjà, il y a un an, un leader politique marocain avait revendiqué que le cinquième du territoire algérien appartenait au royaume chérifien.
De quelle ouverture s’agit-il, si ce n’est que la monarchie alaouite a toujours fait diversion en s’illustrant par des dérobades et un refus de se conformer aux résolutions de l’ONU sur l’idée d’un référendum au Sahara occidental et de l’autodétermination du peuple sahraoui ?
Autre fait occulté par les services marocains : les FAR persécutent et torturent les populations sahraouies tout en leur mettant la pression afin qu’elles se rallient aux visées expansionnistes marocaines ; elles caricaturent la population sahraouie, soutenant qu’elle n’existe pas, la réduisant à une simple tribu faisant partie d’un microcosme où de mauvais traitements lui sont infligés.
Le “génocide” perpétré par les FAR entre dans le cadre d’une stratégie politique et militaire destinée à faire prévaloir la théorie que ce peuple est minuscule et donc qu’il ne peut revendiquer son autodétermination et aspirer à l’indépendance.
La fin justifiant les moyens, la “marocanité” du Sahara est subordonnée à l’élimination des combattants sahraouis du Front Polisario et, chose gravissime, à l’extermination de toute la population de ce territoire que Rabat veut rattacher au Maroc, mettant la communauté internationale au pied du mur ou devant le fait accompli.
Faudra-t-il faire voter une résolution au Conseil de sécurité de l’ONU afin d’enjoindre aux forces militaires marocaines, responsables des exactions commises sur le peuple sahraoui – le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes est un fait légitime et reconnu – de se retirer de ce territoire qu’elle a toujours convoité ou alors faudra-t-il avoir recours à la force pour mettre un terme radical aux velléités bellicistes de Rabat qui constituent une menace pour la paix et la stabilité régionale ? Le Maroc va a contrario de la charte des Nations unies pour s’enfoncer dans une logique absurde et faire passer ce qu’elle considère comme “des enjeux vitaux” pour le Maroc en niant le principe inaliénable des peuples à disposer d’eux-mêmes. La question qui coule de source est jusqu’à quand le Maroc continuera-t-il à narguer l’opinion internationale, à rejeter le Plan Baker – s’il n’est définitivement enterré à en croire l’euphorie indescriptible des Marocains – qui s’en félicitent, tout en bafouant les résolutions onusiennes, imitant ainsi Israël ?
Nul n’est hostile à l’intégrité territoriale du Maroc qui empiète manifestement sur le territoire de son voisin du Sahara occidental transformé ingénieusement en une province marocaine.
L’invasion du Koweït par le Président irakien déchu qui avait justifié ce coup de force en considérant ce pays comme sa 19e province rattaché de facto à l’Irak. L’histoire n’a pas été retenue. Mais elle ne fait que se répéter par les dirigeants marocains, alors que la communauté internationale favorable au processus de décolonisation du Sahara occidental, constate avec une profonde amertume un “scénario à l’irakienne” qui fait penser que le Maroc, lui aussi, serait prêt à déclencher une guerre et envahir ce territoire – si ce n’est déjà fait – en arguant que ce territoire “litigieux” serait sa “19e province”.
Force est de constater que la campagne de dénigrement, la conspiration haineuse déstabilisatrice orchestrée par Rabat, le tapage tendancieux et les agissements pernicieux des ressortissants marocains résidant en dehors du royaume ne cessent de porter préjudice à la politique algérienne, qui n’a jamais cessé d’œuvrer en vue d’un règlement pacifique de cette question, tout en réaffirmant que les principaux acteurs, le Maroc et le Front Polisario, devaient entamer directement des pourparlers.
Il est impérieux une fois de plus, de fermer la frontière algéro-marocaine et de rétablir les visas pour les Marocains désirant se rendre en Algérie.
Des revers
Face à la grave détérioration de la tentative de rapprochement entre le Président algérien et le souverain marocain, le Maroc, qui a opté par une campagne médiatique frisant l’escalade, a dénoncé l’attitude des autorités espagnoles de dissuadant ses ressortissants de se rendre dans la ville d’El-Ayoun. “Malgré les explications objectives déjà formulées et le refus argumenté, auparavant signifié à ce sujet par les autorités marocaines, d’autres ressortissants espagnols, sous prétexte qu’il leur serait reproché d’afficher un parti-pris flagrant, s’obstinent toujours à vouloir se rendre dans la ville d’El-Ayoun pour enquêter sur la situation dans les territoires occupés”, ce qui a provoqué l’ire du ministère des Affaires étrangères et de la Coopération.
Qu’a donc à cacher le royaume chérifien sur ce qui se passe dans la ville d’El-Ayoun ? Il s’avère que plusieurs groupes de journalistes, parlementaires et membres d’ONG espagnols, désireux de s’informer sur la situation au Sahara occidental, ont été refoulés, depuis fin juin, par les autorités marocaines. Quel rôle joue le Maroc dans les évènements d’El-Ayoun et les mauvais traitements infligés à la population ainsi que l’attaque contre une caserne en Mauritanie ? Une journaliste espagnole a été expulsée et accusée de fausses déclarations, tandis que Rabat confirmait avoir refoulé du Sahara ce qu’il a qualifié maladroitement “d’activistes espagnols”.
Pour mémoire, on se rappelle que la capitale du Sahara occidental a été le théâtre, fin mai, d’affrontements qui ont duré plusieurs jours entre manifestants séparatistes et forces de l’ordre marocaines. Ces troubles ont fait une vingtaine de blessés et entraîné l’arrestation d’une trentaine de manifestants.
Les organisations internationales de défense des droits de l’homme continuent d’affirmer que le nombre de disparus sahraouis au Sahara occidental pourrait atteindre 1 000 à 1 500 personnes, encore que les conditions dans ce territoire empêchent toute confirmation de ce chiffre.
Le chef du Polisario, Mohamed Abdelaziz, a sollicité l’intervention de l’Union africaine pour dénoncer “un climat saturé de tension, préoccupant dans la perspective que les forces marocaines pourraient s’engager dans une hécatombe et un génocide contre nos citoyens sans défense”, selon l’agence officielle sahrouie SPS.
Le Maroc a de son côté qualifié les derniers incidents d’El-Ayoun de “simples opérations de police pour le maintien de l’ordre public après les agissements de certains provocateurs”. De camouflet en camouflet diplomatique, une campagne de dénigrement dans plusieurs capitales européennes propage les thèses marocaines sur la mainmise du royaume sur le territoire du Sahara occidental.
On se rappelle qu’en mai, l’ambassadeur de Norvège au Maroc avait été rappelé par le ministère des Affaires étrangères de son pays pour des déclarations qu’il avait faites lors d’une émission télévisée, dans lesquelles il faisait part de son soutien à la position du Maroc concernant la question du Sahara, avait rapporté la chaîne de télévision 2M, en raison de l’existence de projets d’investissements norvégiens dans le “sud du royaume”. Mais le rappel du diplomate norvégien loin de refléter la position officielle d’Oslo connue pour son soutien à la thèse du Polisario, a donc été justifié par le secrétaire d’Etat norvégien aux Affaires étrangères pour la bonne raison que cet ambassadeur n’était pas habilité à parler au nom du gouvernement d’Oslo.
Dans un article intitulé La France comme au temps des colonies, Abderrahmane Mahmoudi, écrit : “Il est possible d’expliquer en partie la frustration du régime marocain qui se sent lésé de ne pas avoir bénéficié d’apports territoriaux plus importants, mais sans pour autant que cela ne justifie son hostilité par rapport à l’Algérie.” Tout à fait vrai, personne n’en disconviendra.
La Tunisie, qui n’a jamais bénéficié d’apports territoriaux significatifs, n’a jamais créé de troubles. Mais comment expliquer que ce pays, qui n’a rien à envier à l’hégémonisme marocain, a toujours entretenu de bon rapports avec Alger et ne s’est jamais senti frustré en dépit que son territoire restreint ? Cela ne l’a jamais conduit à fomenté des troubles pour faire main basse sur une portion de terre ne lui appartement pas, car son souci réel de préserver l’unité du Maghreb arabe et de faire de l’Afrique du nord un havre de paix est le plus fort.
Rabat qui veut faire porter le chapeau à Alger dans le statu quo sur ce dossier, croit réaffirmer sa volonté d’entrer dans un processus de négociation dans le cadre de la légalité internationale, alors qu’elle même ne cesse de la transgresser.
Elle surenchérit en prétendant perpétuer un conflit artificiellement entretenu par des manœuvres dilatoires. A remarquer qu’un souverain novice, qui nourrit des convoitises sur le territoire voisin, ne peut être taxé d’interlocuteur valable par les acteurs de cette crise, à savoir le Maroc et les Sahraouis. Comment les autorités marocaines peuvent-elles affirmer que la communauté internationale est plus que jamais interpellée afin d’obliger l’Algérie à respecter ses voisins ? Le Maroc devrait revenir à plus de raison afin de respecter l’intégrité territoriale de son voisin sahraoui et faire de l’intangibilité des frontières son cheval de bataille.
N. Rahal

Les Débats, Semaine du 29 juin au 5 juillet 2005