Le trône de Mohamed VI ébranlé

Par Wassim Benrabah
La grève organisée mercredi au Maroc à l’appel de trois syndicats ouvriers pour dénoncer l’absence de dialogue social pour l’amélioration des conditions de vie des travailleurs et la réforme du régime des retraites a été largement suivie, rapporte jeudi la presse marocaine citant des syndicalistes. La presse marocaine est revenue dans son édition de jeudi sur ce débrayage, et relève que l’appel de la Confédération démocratique du travail (CDT), de l’Union marocaine du travail (UMT) et de la Fédération marocaine du travail (FDT) a été suivi à 84%. 
Dans un communiqué commun, l’UMT et la FDT ont annoncé mercredi soir un taux de participation global de 84% en moyenne nationale, et plus de 90% dans les secteurs publics et semi-publics, et à 80 % dans le secteur privé. Cette grève préventive d’une journée, largement suivie par des ONG de défense des droits de l’homme, a été organisée, selon les trois syndicats proches des partis de la gauche marocaine, pour protester contre « l’atteinte portée au pouvoir d’achat de l’ensemble des salariés ». 
La colère des syndicats est également alimentée autant par la rupture du dialogue social de puis avril 2011 sur les grandes questions sociales et économiques, que par la volonté du gouvernement dirigé par le PJD (parti du Développement et de la Justice, islamiste) d’imposer des réformes impopulaires, dont celle du régime des retraites et de la caisse de compensation des prix administrés. Pèle mêle, les syndicats marocains revendiquent la hausse des salaires, la reprise du dialogue social, notamment sur les réformes des régimes de retraite et de la caisse de compensation, le droit d’appartenance à un syndicat, le droit de grève et l’application du code du travail. 
Pour le gouvernement, la pression syndicale à travers cette grève n’est  »pas une solution » aux questions en suspens.  »Le gouvernement poursuivra la mise en oeuvre des réformes annoncées dans son programme , notamment celle du régime des retraites », avait affirmé mardi, le chef du gouvernement Abdelilah Benkirane. Acculé par de mauvais indicateurs macroéconomiques, en particulier une croissance molle de moins de 3% durant trois ans, un déficit budgétaire de 5% en 2013 et une dépression économique sur le sillage de la crise en Europe, le gouvernement marocain a battu en retraite sur plusieurs questions sociales. Il a ainsi décidé deux réformes impopulaires: celle de la caisse de compensation, avec notamment la fin de la subvention des prix des produits énergétiques avec le retour de l’indexation des prix, et la réforme du régime global des retraites.  »Sans cette réforme (du régime des retraites, NDLR), le paiement des pensions sera arrêté dans quelques années » a indiqué mercredi soir le ministre de la communication Mustapha Al Khalfi. 
 »La réforme des régimes de retraite en général et celle des pensions civiles assurées par la Caisse marocaine des retraites en particulier est nécessaire et urgente, en ce sens que le déficit de ce régime atteindra 135 milliards de dirhams en 2023. Si la réforme n’est pas réalisée, cela mettrait la Caisse dans l’incapacité de payer les pensions », a expliqué M. El Khalfi, également porte- parole du gouvernement. Au printemps 2011, juste après le dernier round social (gouvernement, syndicats, patronat), 
Abdelilah Benkirane avait déjà annoncé que cette réforme du régime des retraites sera entamée en 2014 avec un prolongement de deux ans de l’âge de départ à la retraite, qui sera porté de 60 à 62 ans dès 2015 et sera relevé progressivement à 65 ans. Le régime des fonctionnaires sera le premier à être réaménagé et dans lequel tous les paramètres seront retouchés: l’âge de départ à la retraite, le taux de cotisations ainsi que l’assiette et l’annuité de liquidation de la pension. Selon le directeur de la caisse marocaine des retraites, Mohamed Abdellaoui, le coût financier du retard dans la mise en place de la réforme du régime des retraites est évalué à près de 20 milliards de dirhams (environ 1,8 Mds d’euros), pour chaque année au-delà de 2012. Un dilemme pour le gouvernement marocain, d’autant plus que, selon des experts des caisses de retraite marocaines, le vieillissement de la population occupée pose un problème de taille au gouvernement: au Maroc, un salarié cotise pour trois retraités. 
Le Haut commissariat marocain au plan (HCP) estime dans une étude prospective sur le régime des retraites, que la dépense totale des retraites représenterait 10% du PIB à l’horizon 2050 contre 3% en 2010, alors que les recettes (cotisations) ne représenteraient que 2,6% du PIB, soit un déficit de 7,4%. Le Maroc compte trois mutuelles et deux grandes caisses pour les retraités des deux secteurs d’activité: la caisse interprofessionnelle marocaine des retraites (CIMR) et la caisse marocaine de retraites (CMR). La CMR devrait  »disparaître » en 2019 avec l’épuisement des 79 milliards de dirhams de ses réserves si  »aucune mesure de réforme n’est prise », selon des prévisions de sa direction.
W. B.