Gdeim Izik ou le printemps ignoré

Le Massada sahraoui est l’enfer au quotidien oublié des apôtres de la liberté et de la démocratie. Dès le 9 octobre 2010, à une quinzaine de kilomètres de la ville d’El Ayoun, le campement de fortune de Gdeim Izik a constitué, dans les pures traditions pacifiques d’un peuple en lutte pour son droit inaliénable à l’autodétermination internationalement reconnu, la première manifestation de ce qui deviendra plus tard le fameux printemps arabe.
Le « camp de la dignité », formant la longue chaîne de solidarité humaine des 20 000 personnes regroupées autour des 6610 tentes de fortune, selon le décompte des Nations unies, a dérogé à l’agenda des laboratoires occidentaux pour mieux s’imprégner des réalités nationales sahraouies faites de privation, de marginalisation et des conditions inhumaines imposées par une colonisation anachronique. Elle est ainsi la première expression du mouvement protestataire qui allait ébranler le monde arabe. Elle en est la principale victime, au même titre que la cause palestinienne, d’un printemps chaotique qui vise, à l’évidence, à l’étouffement de toute forme de résistance et à la balkanisation du monde arabe. Oublié le « printemps sahraoui »  ? On peut, à cet effet, noter que l’intellectuel Noam Chomsky a pour la première fois évoqué cet aspect, lors d’un entretien accordé à Daniel Mermet sur France Inter, le 28 mars 2011. L’approche est davantage clarifiée par Pierre Galand, l’ancien sénateur belge et président de la Coordination européenne de soutien au peuple sahraoui (EUCOCO). Interrogé par « Nouvelles du sahara.fr », il estime que « le camp de la dignité de Gdeim Izik s’inscrit dans les initiatives prises par les peuples de la région, pour revendiquer de manière pacifique le respect des droits économiques, sociaux et culturels. Si Gdeim Izik est une forme propre au peuple sahraoui d’exprimer ses revendications, le calendrier, le contexte, et l’expression générale de ras-le-bol des populations arabes ne sont pas le fait de processus concerté et planifié. Par contre, il n’est pas fortuit non plus et va se poursuivre. Dans le cas des Sahraouis, il s’est agi d’un long processus dans l’appropriation des différentes formes de résistance dont les peuples ont historiquement fait l’expérience dans leurs luttes de libération nationale ». Gdeim Izik est la manifestation concrété de la volonté de résistance réprimée. Le démantèlement par la force de Gdeim Izik, après un mois de protestation, et la main de fer qui s’est abattue sur les manifestants sahraouis a révélé la face hideuse de l’occupation coloniale imbue de chimères d’une autonomie rejetée et défiant la communauté internationale inquiète des violations des droits de l’homme. Une face hideuse qui s’est exprimée dans le « procès de la honte » et la condamnation des 24 Sahraouis inculpés du meurtre de membres des forces de l’ordre marocaines, à des peines lourdes allant de la réclusion à perpétuité pour 8 accusés, à 30 ans d’emprisonnement (4) et entre 20 et 25 ans pour 10 d’entre eux. Tel est le lourd verdict, prononcé dans la nuit du 16 au 17 février par les juges de la cour militaire de Rabat. Les faits reprochés ? La « constitution de bandes criminelles, violences sur les forces de l’ordre ayant entrainé la mort avec préméditation et mutilation des cadavres. Tout faux, bien sûr. Car, pour l’ONG française, l’AARASD (Association des Amis de la République arabe sahraouie démocratique, le grief ne tient pas la route. « Bande criminelle, ces 24 militants sahraouis ? Responsables associatifs, membres actifs du Comité du dialogue de Gdeim Izik, tous proclamant leur volonté d’action pacifique et, surtout, dénonçant devant ce tribunal les aveux extorqués sous les tortures, les viols », s’insurge cette ONG. C’est aussi, en son fond, que le procès inique des militants des droits de l’homme a été unanimement condamné en raison de l’absence de la moindre preuve, des violations des normes universelles et de l’incompétence de la cour. « La justice militaire est à la justice ce que la musique militaire est à la musique », se plait-on à souligner. Le « camp de la dignité » de Gdeim Izik a cimenté le camp de la paix mobilisé pour défendre les idéaux de paix, de justice et le droit à l’expression pacifique du peuple sahraoui. La cause est entendue. « Rabat s’illusionne de décapiter le printemps sahraoui », a souligné l’Association nationale (italienne) de solidarité avec le peuple sahraoui (ANSPS), révolté par le « sévère verdict » qui est tombé sur les prisonniers politiques illégalement détenus. Un vent de solidarité se lève pour signer la communion de la famille humanitaire. Des ONG italiennes, regroupés au sein de la « Campagne internationale pour la libération des prisonniers politiques sahraouis », françaises et espagnoles, ont condamné les relents d’une opération politique d’envergure » et le « silence médiatique », notamment en France. Des personnalités du monde culturel, à l’image de l’acteur espagnol, Javier Bardem, producteur de Hijos de Las Nubes (« Fils de Nuages », sur les Sahraouis) et récipiendaire des Goyas (l’équivalent de la cérémonie des Césars), ont exprimé leur refus de la parodie de justice. Fait accablant : l’envoi, en ce début de semaine, d’une délégation à El Ayoun par l’ambassadeur américain à Rabat, pour enquêter sur les 25 condamnations et rencontrer des associations sahraouies de défense des droits de l’homme. L’exigence de justice est revendiquée par Amnesty International qui s’est interrogé sur la volonté des autorités marocaines « de garantir un jugement de culpabilité, plutôt que de rendre justice ». La FIDH n’est pas en reste. Elle a appelé nécessairement et impérativement à « l’ouverture d’une nouvelle procédure qui garantirait tous les droits des accusés en conformité avec les normes internationales » pour pallier les nombreux manquements. Mais, il y a mieux : le mur du silence effondré et une meilleur perception de la réalité sahraouie replacée, selon les termes de Christopher Ross, « dans le radar de la communauté internationale ». L’étau se resserre sur le Maroc qui a fait l’objet d’un constat de carence, établi, en avril, par le secrétaire général de l’Onu, Ban Ki-Moon, dans un rapport sévère sur la « situation des droits de l’homme ». Un constat conforté par le témoignage virulent de la fondation Kennedy relevant le « climat de peur » entretenu par « l’omniprésence des forces de sécurité, les violations du droit à la vie, à la liberté, à l’intégrité physique, à la liberté d’expression, de réunion et d’association » et la « quasi impunité ». Il y a donc urgence : le signal d’alarme tiré par l’émissaire onusien, Christopher Ross, déterminé à éviter le piège mortel du « statu quo » au sortir du bras de fer victorieux qui l’a opposé à Rabat, davantage imprégné du fait national sahraoui des territoires occupés et des camps de réfugiés visités et conscient du poids des puissances occidentales privilégiant la logique des intérêts nationaux à la consécration de la légalité internationale. Aux antipodes des exigences de liberté et de justice, défendues par l’opinion publique et la famille des humanitaires, l’Europe officielle a cautionné le régime colonial doté d’un « statut avancé » pour les besoins des parts de marché négociées au détriment des droits sahraouis. L’ancien secrétaire général adjoint de l’Onu (de 2005 à 2006) et représentant spécial de Koffi Annan pour le Sahara occidental, Francesco Bastagli, déplorant le refus du parlement européen de demander l’avis de la Cour européenne de justice sur la validité de l’accord de pêche conclu entre l’UE et le Maroc depuis 2007, a affirmé que « dans cet environnement fragile, le dernière victoire de la realpolitik au parlement européen prend une connotation plus large. Elle renforce la perception des Sahraouis que le partenariat privilégié du Maroc avec l’Europe est enraciné dans un environnement politique biaisé et inconditionnel. Elle reflète également une cynique norme à deux vitesses, quand les pays européens qui prétendent soutenir le printemps arabe ont choisi d’ignorer une revendication légitime et l’aspiration à la liberté et la souveraineté du peuple sahraoui ». Toute la problématique est là  : la vision discriminatoire des droits de l’homme. A Gdeim Izik, propulsé contre vents et marées au devant de la scène mondiale par la grâce de la justice militaire coloniale aux abois, la vie est pourtant un combat au quotidien pour la survie. C’est le cas de l’après-Gdeim Izik consacrant l’acte de résistance contre la spoliation des richesses nationales et la présence coloniale. Dans la localité de Gnaidalf, près d’El Ayoun, un camp de protestation a été érigé pour perpétuer l’esprit de Gdeim Izik. A Dakhla, les pêcheurs ne décolèrent pas. En un mois, ils ont organisé deux manifestations pour protester contre la marginalisation et l’épuisement à terme des réserves halieutiques. A Foum El Oued (25 km d’El Ayoun), la protesta se poursuit encore et toujours.
Larbi Chaabouni