Le virus du consensus, par Taoufik Bouachrine

L’unanimité tue la démocratie, trop de consensus achève la concurrence et le système de la candidature unique est à proscrire, aujourd’hui et demain, car non démocratique. Ainsi donc, le parti de l’Istiqlal, tenu pour « libéral », chantre de l’économie de marché, défenseur de l’ouverture, héraut de l’égalitarisme, cette notion que ne comprennent que quelques-uns en plus de son concepteur Abdelkrim Ghellab, est entré dans une phase d’ « hibernation » depuis son dernier Congrès du fait de l’apparition de cette « curiosité » par rapport à ses anciennes pratiques…
Cette « bizarrerie » tient à la présence de plusieurs candidats à la « succession éclairée » à la tête du parti de « Sidi Allal ». De tous temps, depuis la création de l’Istiqlal, la désignation du Secrétaire général se faisait par acclamation du candidat choisi par les ténors du parti plusieurs semaines avant le lancement de ce spectacle qu’est un congrès général du parti… Las, cette fois, selon toute évidence, le « printemps arabe » a fait son effet sur la formation, ses vents s’insinuant dans ses couloirs, l’atteignant d’une crise de froid aiguë.
Les Istiqlaliens, dont plusieurs représentent des noms, des compétences et des énergies qui ne méritent pas tel sort, ne sont pas les seuls à être atteints du virus du « consensus », comme l’avait qualifié Driss Lachgar. Voilà quelques semaines, c’était le PAM qui n’était entré en congrès qu’après que ses chefs se soient entendus sur le nom du successeur de Mohamed Cheikh Biadillah, à savoir le technocrate tout droit venu de la « forteresse de la place Pietri », Mustapha Bakkoury, qui ne s’était lancé qu’après s’être assuré d’une course sans rival. Ainsi, la solution était toute trouvée à des luttes de clans et de courants, fondées sur des intérêts politiques et personnels.
La confédération des femmes et hommes d’affaires n’est pas en reste non plus… La CGEM, donc, la très libérale, la très capitaliste, la très moderne, l’avocate de la libre concurrence, n’a jamais toléré, depuis sa création, de livrer son sort aux verdicts des urnes, après une lutte ouverte, plurielle et véritable pour sa présidence. Meriem Bensalah s’est présentée cette année toute seule, livrant une bataille contre son ombre et triomphant d’elle-même. Avant qu’elle n’annonce sa candidature, son prédécesseur, Mohamed Horani, envisageait de rempiler à la tête de la Confédération, mais il a été atteint par la « malédiction d’une trop grande proximité avec Abdelilah Benkirane », s’enfuyant alors sans demander son reste, de peur d’être abattu en plein vol…
Et ainsi donc, les partis, les associations, les syndicats, les groupes islamistes (dont la Jamaâ al Adl wal Ihsane représente un emblème) se montrent incapables de laisser des urnes leur imposer leurs volontés, de crainte de « mauvaises surprises » inattendues et donc non souhaitées.
Ne sommes-nous pas cette nation qui a mis au point des concepts de nature à tuer la démocratie la plus solide en Occident, comme « l’exception marocaine » ou encore « l’alternance consensuelle » ? Et sans aller plus loin encore, ne sommes-nous pas ce pays qui a inventé, puis accolé, des qualificatifs à la démocratie, aux élections ou aux référendums, comme la « démocratie hassanienne », les « élections libres et transparentes », ou encore le « référendum confirmatif » ?…
La démocratie n’a nul besoin d’adjectifs, de même que les élections ne se font pas aux sentiments et que les référendums sont toujours aux résultats incertains… Alors pourquoi donc avons-nous introduit à ces nobles concepts des qualificatifs qui en dénaturent les fondements ?…
La réponse à cette question est toute simple. Si vous voulez tuer un concept, ajoutez-lui un adjectif. C’est notre façon à nous d’occire la démocratie et de trucider la politique, dont la gestion des différences représente pourtant la base.
Panoramaroc, 12/07/2012