Nostalgie coloniale

PAR VINCENT HUGEUX 
J’ai d’abord cru à une boutade. Au reflet d’une saine propension au second degré et d’un sens aigu du titre accrocheur. Las !, le contenu de l’article du Général (CR) Claude Le Borgne, intitulé « Mali : Vive la Coloniale », tel que publié dans la dernière livraison de la revue Défense nationale, eut tôt fait de dissiper cette illusion.
Seul, assène d’emblée ce Saint-Cyrien, un « anticolonialisme primaire » -il en existerait donc d’autres ?- « empêche qu’on reconnaisse les bienfaits de l’empire africain de la France ». Suit une référence à la « décolonisation douce » qui, « sauf en Algérie » concède l’auteur, aurait « présidé au démembrement » dudit empire. Comment diable un officier supérieur, fut-il retraité, ancien auditeur du Centre des hautes études sur l’Afrique et l’Asie modernes, membre de l’Académie des sciences d’outre-mer, auteur de maints ouvrages, peut-il avoir la mémoire si courte ? Ou à ce point sélective? Aurait-il, pour s’en tenir à cet exemple, oublié la féroce guerre de l’ombre, certes escamotée par l’histoire officielle, menée de 1955 à 1971 contre l’Union des populations du Cameroun (UPC), et relatée par le menu dans « Kamerun ! », ouvrage paru chez La Découverte en janvier 2011. Que fait-il des dizaines de milliers de morts et des assassinats ciblés de leaders de l’UPC, à commencer par Ruben Um Nyobé, Félix Moumié puis Ernest Ouandié ? 
Son passé de méhariste aguerri, qui vécut une décennie durant parmi les nomades du Sahara occidental, de para qui servit en Indochine, en Mauritanie, en Algérie ou à Madagascar, aurait dû prémunir l’intéressé contre les raccourcis essentialistes. Mais il n’en est rien. « Les Touareg, lit-on plus loin, aiment bien la guerre. » Et toc ! L’oscar, en la matière, revient pourtant à cette perle : « Le putsch est, on le sait, la façon africaine de pratiquer l’alternance ». Que le coup d’Etat, militaire ou institutionnel, apparaisse trop souvent comme le mode de dévolution du pouvoir le plus efficace sur le continent noir, soit. Doit-on pour autant, par goût de la formule-choc, fermer les yeux sur le primat de la loi des urnes dont le Sénégal, le Ghana ou la Zambie ont été voilà peu le théâtre ? Au royaume des aveugles, Le Borgne est roi.