Interview de Dominique Sopo, président de SOS Racisme

En nommant Manuel Valls, dont on dit qu’il représente l’aile droite au PS, à la place Beauvau, Hollande cherche-t-il un compromis avec l’électorat de droite ?
Manuel Valls est un bon connaisseur des questions de sécurité sur lesquelles il s’est penché depuis plusieurs années. Il n’est donc pas étrange que François Hollande l’ait nommé au ministère de l’Intérieur. Sa personnalité est celle d’un républicain qui a une réputation de fermeté, ce qui est somme toute un profil assez classique pour le poste qu’il occupe désormais.
Pensez-vous que la France sous Hollande se tournera un peu plus vers le Maghreb et un peu moins vers l’Europe de l’Est, contrairement à l’ère Sarkozy ?
La vocation de la France n’est pas, à mon avis, de se tourner plus vers le Maghreb au détriment de l’Europe de l’Est. Les pays de l’Europe de l’Est sont fondamentaux pour la France, notamment dans un contexte où la construction européenne est en panne et où l’Europe apparait dirigée par deux dogmes : celui de l’austérité et celui d’une Europe-forteresse qui devrait se protéger du reste du monde et singulièrement du Maghreb. Donc, vous voyez que, selon le projet que l’on porte, le rapprochement avec les pays européens peut-être le prélude à des relations plus étroites avec le Maghreb.
Mais il est vrai que la France doit se tourner davantage vers les préoccupations des peuples du Maghreb et de leurs aspirations au progrès social et à la démocratie, ce que Nicolas Sarkozy a très largement raté au moment de la Révolution tunisienne. François Hollande, qui a dit vouloir rendre à la France une place de dignité sur la scène internationale, devrait effectivement s’intéresser davantage à ces pays avec lesquels nous sommes liés par l’Histoire, les métissages culturels et les migrations.
La France coloniale a fait appel aux immigrés maghrébins et africains lorsqu’elle a eu besoin d’une main d’œuvre bon marché. Plusieurs décennies plus tard, les immigrés ne veulent toujours pas s’intégrer et les Français ne reconnaissent pas leur apport dans le développement du pays. Pourquoi cette dichotomie ?
Attention : beaucoup d’immigrés et d’enfants d’immigrés sont parfaitement intégrés. Je suis moi-même enfant d’un père qui vient du Togo et je ne vois pas en quoi j’aurais un problème d’intégration ! Je pense qu’il y a un refus dans une partie de la société française (y compris dans ses élites) d’accepter que des personnes anciennement dominées dans un rapport colonial foncièrement inégal puissent aujourd’hui être acceptées comme des citoyens à part entière. Cela explique bien des phénomènes de rejet ! En outre, les logiques de ghettoïsation urbaine, de discriminations et de discours politiques stigmatisants sont des terreaux propices à certains pour enjoindre les populations d’origine immigrée à se replier sur des logiques communautaristes. Il faut combattre en même temps ceux qui ne reconnaissent pas la pleine égalité à certains citoyens mais également ceux qui profitent de cette situation pour enfermer les immigrés et leurs enfants dans une prison communautariste. Je pense notamment sur ce dernier point aux intégristes musulmans dont les premières victimes sont les musulmans eux-mêmes (et l’Algérie est malheureusement bien placée pour le savoir).
Sarkozy, voulant puiser dans l’électorat de l’extrême droite, a passé le plus clair de son mandat à stigmatiser les banlieues. Celles-ci répondent par un déni de l’identité française. La gauche pourra-t-elle remédier à cette cassure ou le mal est trop profond pour que cela soit encore possible ? 
La gauche pourra y répondre si elle ne reproduit pas les erreurs ou les manquements qui ont pu caractériser ses précédents passages au pouvoir. En effet, il y a malheureusement une tendance à gauche à considérer qu’on n’a pas de preuves à faire en matière de lutte contre le racisme et les discriminations et, au final, à s’accommoder de discours qui ne débouchent pas sur des actions d’ampleur (je pense notamment à la mise en place d’une politique de lutte contre les discriminations).
Par ailleurs, il est excessif de parler de déni de l’identité française. Quand nous intervenons auprès des jeunes d’origine immigrée qui expliquent qu’ils ne se sentent pas français, il ne faut pas creuser longtemps pour découvrir qu’en fait, il s’agit aussi d’appels au secours face au déni dont ils sont victimes dans les discours politiques qui, ces dernières années avec Sarkozy, ont été d’une violence inédite.
La crise économique qui frappe l’Europe de plein fouet donne lieu à une montée du racisme et de la xénophobie. La France n’est pas épargnée par ce phénomène. Y a-t-il des indices qui montrent que la société française s’achemine vers un antagonisme plus grand entre les différentes catégories qui la composent ?
La crise déclenche des logiques de bouc émissaire qui se traduisent électoralement par la montée des votes en faveur de l’extrême droite. L’exemple grec est particulièrement frappant avec l’entrée au Parlement grec de néo-nazis avérés ! En ce qui concerne la société française, les indices sont contradictoires : d’un côté, des enfants d’immigrés qui n’ont jamais été aussi diplômés et qui commencent – avec beaucoup d’embûches – à accéder aux postes à responsabilité. De l’autre côté, auprès des personnes qui se vivent comme des « Français de souche », des phénomènes de crispation identitaire que le pouvoir sarkozyste a essayé d’attiser. Ce qu’il faut surtout retenir, c’est que l’Histoire, c’est nous qui l’écrivons. C’est ce qui motive notre militantisme contre le racisme, l’antisémitisme et les discriminations et notre combat en faveur du vivre ensemble.
Un groupe d’associations dont vous faites partie poursuit Google en justice pour avoir associé la confession religieuse avec des noms de personnalités dans son moteur de recherche. Qu’est-ce qui motive votre démarche ? 
Nous sommes en ce moment en médiation avec Google pour trouver une solution à ce qui avait initialement justifié notre démarche. Lorsque l’on tape des noms de personnalités dans le moteur de recherche Google, ces noms sont assez immédiatement associés au terme « juif ». Ces suggestions sont certes le reflet des recherches faites par les internautes auparavant mais nous disons que ces suggestions renforcent le phénomène d’association des termes. Or, cela pose deux problèmes : il s’agit de fait d’un fichier ethnique (proscrit par la loi française) et cela accrédite l’idée que toutes les personnalités qui détiendraient du pouvoir seraient juives, crypto-juives ou en lien avec le très fantasmé « lobby juif ». Cela constitue selon nous un élément qui risque de renforcer des préjugés sur lesquels se fonde l’antisémitisme. Or, quand on est antiraciste, on combat toutes les formes de racisme, ce qui inclut donc de combattre la haine envers les juifs.
Interview réalisée par Mohamed El-Ghazi et Lina S.