Instabilité au Sahel

par M. Khalfaoui, (ancien officier supérieur de l’ANP) 
Situation
Depuis les années 1980, période durant laquelle Kadhafi décida de déstabiliser le Sahel en entrainant et armant les touaregs du Mali et plus tard ceux du Niger avant de les renvoyer chez eux se battre pour une amélioration des conditions de vie pour les uns, le rejet des pouvoirs centraux avec une idée séparatiste pour les autres, les armes venant essentiellement de Libye n’ont pas cessé de circuler dans ces contrées. Aujourd’hui, suite à la chute du ‘’ Guide’’ libyen, les touareg qui luttaient au sein de ses brigades fuient vers le Niger avec armes et bagages et s’ajoutent ainsi aux anciennes inquiétudes de Niamey et Bamako. S’agissant du terrorisme et du banditisme, on peut les situer depuis l’époque des sinistres GIA. Belmokhtar, dit Laouar qui était leur pourvoyeur en armes et munitions sillonnait le désert depuis l’Azawad jusqu’au Nord algérien. Aqmi, nouvelle appellation du GSPC (groupe salafiste pour la prédication et le combat) depuis son affiliation à al Qaida en janvier 2007, s’est manifestée au Sahel dès sa création par des actes de terrorisme et de grand banditisme ciblant des casernes militaires et les étrangers en particulier exigeant des rançons pour leur libération. A cela s’ajoutent les filières de trafics transfrontaliers en tous genres.
Evolution de la menace
Preuve de vie diffusée le 30 septembre 2010, représentant les sept otages enlevés au Niger quelques jours plus tôt. / AFP
L’instabilité au Sahel pose de sérieuses appréhensions qui semblent récurrentes en ce qui concerne la question touareg. En effet, depuis 1963, date de la première fronde de ces populations au Nord-Mali, brutalement réprimées, leurs manifestations pacifiques restèrent étouffées jusqu’en 1990, lorsque Iyad Ag Ghali, chef du Mouvement populaire pour la libération de l’Azawad (MPLA) au Mali, déclencha la rébellion armée, en menant des attaques sur Menaka et Tidermène. Un mois après, le Front de libération de l’Aïr et de l’azawak (FLAA) de Ghissa Ag Boula frappait à Tchin-Tabaradène au Niger. La suite est connue. A la même année et sur initiative de l’Algérie, les chefs d’Etats Malien, Nigérien, Algérien, et le colonel Kadhafi, se réunirent à Djanet pour examiner les revendications de cette population qui rejeta, en 1958, la proposition coloniale de création d’un Etat saharien. Depuis, et malgré les entraves et les interférences de cetaines puissances, régionale et extrarégionale, l’Algérie ne s’est plus départie de son rôle de médiateur entre les mouvements Azawad1 et les pouvoirs centraux de Bamako et de Niamey, honorant ainsi ses responsabilités régionales. En effet, dés les années 1990, des dispositions urgentes d’intégration ont été mises en application, en commun accord des parties au conflit, et un plan de développement de l’Azawad, soutenu par le PNUD et d’autres bailleurs de fond, était en voie de réalisation. Mais, la question touareg semble ressurgir régulièrement avec d’autres mouvements armés2 pour d’autres revendications ou, tout simplement pour rejeter les accords de paix. Au même moment, l’Algérie se trouvait engagée dans une lutte armée, sans relâche, également. Les services de sécurité ont eu à combattre le MIA, l’AIS, les GIA, le GSPC et depuis 2007, Al qaïda du Maghreb islamique(Aqmi). En Mauritanie, la situation n’est pas bien meilleure. Depuis l’apparition de Aqmi, l’armée est engagée dans la traque de ces terroristes agissant sur son territoire. 
En plus de la gestion des nouveaux mouvements armés qui nécessitent la mobilisation de forces de sécurité, et malgré la nouvelle situation en Libye, le Mali et le Niger sont confrontés à un double effort, celui du développement du Nord en particulier et celui d’une lutte contre les groupes armés de Aqmi qui opèrent dans la région. Si le traitement de la question Azawad favorise le dialogue parce que les revendications de survie ont le mérite de la clarté, le mouvement terroriste Aqmi impose la confrontation par les armes. Situation autrement plus exigeante pour nos voisins du sud et serait plus ‘’complexe’’ si les groupes terroristes trouveraient des dispositions favorables chez certains touareg. 
Concertation des pays du champ
A la lecture de la liste des pays participants à cette concertation : Algérie, Niger, Mali et Mauritanie dits « pays du champ », tenue les 7 et 8 septembre 2011, et qui n’est pas la première du genre, on est frappé par l’absence de la Tunisie, la Libye et le Maroc. Ne sont-ils pas concernés par les menaces qui se profilent au Maghreb ? ne sont-ils pas sensibles aux menaces qui pèsent sur la région ? ou espèrent-ils tirer les dividendes ? Certes, les pays du champ sont aussi les pays touchés par la décision de création de l’O.C.R.S.3décision qui, d’ailleurs concernait, d’une manière ou d’une autre, la Libye dans son Extrême-sud et peut faire donc de cette puissance régionale, désormais, un allié objectif. 
Une réunion pareille, excluant ces mêmes pays, s’est tenue à Alger en 1993. On l’appela « Réunion des ministres des affaires étrangères des pays sahélo-sahariens » et de laquelle notre pays n’a tiré aucun bénéfice, au contraire l’inimitié des pays voisins fut dangereusement exprimée à l’époque par Kadhafi et le Roi Hassan II. Dans toutes les stratégies de luttes, chacun des protagonistes cherche à regrouper autour de sa cause le plus de soutiens possibles sinon le plus de sympathisants en vue d’isoler l’adversaire. Les pays du champ semblent opter pour l’exclusivité des réponses aux menaces apparentes. 
Les soutiens traditionnels et objectifs de l’Algérie dans la région, Mali et Niger, classés parmi les pays les plus pauvres au monde et engagés dans le difficile développement du Nord conformément aux différents plans de paix, seront-ils en mesure de coopérer intensément à la sécurité de nos frontières communes ? A l’ouest et à l’est, la politique de bon voisinage semble avoir déserté la zone, respectivement depuis « la guerre des sables » en 1963 et l’avènement d’un certain Kadhafi en 1969. 
Par contre, chez nos voisins, l’évolution se présente autrement, plus favorable. En effet, si la rébellion libyenne se trouve dans le collimateur de certains pouvoirs, sa protection par le peuple et son soutien par l’UE (Union européenne) sont fortement dissuasifs. Ses richesses et son saut dans le 3ème millénaire permettent l’optimisme, malgré les frictions entre certaines tendances politiques et religieuses, débats inhérents à toute révolution. Quant au Maroc, le Conseil de coopération des monarchies du Golfe vient de lui ouvrir grand les portes et attend de lui l’identification des domaines d’aides qu’il souhaite, sans restriction. Les USA, par la voix de son secrétaire d’Etat H. Clinton qui déclare « La question du Sahara Occidental trouve sa solution au sein du Maroc », rassure la monarchie dans sa politique d’occupation. 
Aujourd’hui, Aqmi a ses refuges au Mali et en Algérie. Demain, et bien que les hauts responsables de l’OTAN rejettent cette éventualité, elle pourrait s’installer en Libye. Et si Aqmi est capable de déstabiliser l’Algérie, le Maroc pourrait être tenté de soutenir ses arrières. Hassan II disait « à chacun son Polisario ». L’histoire peut se répéter. 
Les déclarations des ministres des affaires étrangères du Mali et du Niger, assorties de réserves, ainsi que celle du représentant de l’UE à l’issue de cette réunion, donnent une lecture d’une concertation inachevée : «Le Niger propose de rendre la présence sur le terrain du comité d’état-major opérationnel des armées des pays du champ plus effective et plus visible.» en termes plus simples : on ne voit rien sur le terrain. Le Mali qui abonde dans le même sens que notre pays, ne manque pas de prévenir sur les éventuelles failles: « La responsabilité de maintenir la sécurité est d’abord fondamentalement du ressort des pays voisins, mais en sollicitant l’aide des partenaires sur le plan du renseignement, de l’observation, de la formation.» Les appréhensions des deux pays sont claires et rappellent le principe de feu A. Boussouf « Minimum de confiance pour un maximum de sécurité ». Le sous-entendu est assourdissant, elles méritent beaucoup d’attention. Trouveront-ils un apaisement dans l’intervention du représentant de l’UE, manuel Lopez Blanco, qui déclare « la concertation régionale doit se consolider et même s’élargir. La sécurité et le développement au Sahel sont une priorité et un enjeu d’intérêt commun pour les pays de la région et pour l’UE qui s’est dotée d’une stratégie intégrée et régionale pour aider ces pays à faire face à l’insécurité et aux défis du développement ». Déclaration qui ne souffre d’aucune ambigüité et qui, à son tour, pourrait espérer l’adhésion de nos voisins. 
Le schéma de la situation tragique en Afghanistan prend des contours de plus en plus précis au Sahel et, quitte à se répéter, le seul allié déterminant et objectif pour l’Algérie sur cette question est sans conteste la Libye débarrassée du Guide. Une réunion internationale sur le terrorisme est prévue au mois de mars 2012,dans un des pays du champ du Sahel. Les attitudes et les mentalités orthodoxes devraient, elles aussi, se conformer aux exigences de sécurité. 
Comment ce GSPC, au moment où les services de sécurité algériens lui assenaient le coup de grâce, se transforme-t-il subitement en branche d’Al Qaïda ? Pourquoi Aqmi a-t-elle choisi la Kabylie pour ses refuges en Algérie ? Pourquoi la région Azawad au Mali ? Que retient-on d’une certaine Qaïda sinon un Irak occupé par les anglo-saxons, un Afghanistan déchiré, un Pakistan dont la souveraineté est souvent bafouée par l’armée US… Selon quel agenda fonctionne Aqmi ? Que retiendra t-on d’Aqmi ? L’OTAN serait-elle devenue le bras armé de l’ONU ? Comment expliquer la présence de plus en plus nombreuse des armées étrangères sur les terres arabes ? Aujourd’hui elles s’invitent au Sahel. 
Cette situation de tension permanente piège la société en la maintenant en l’état et décourage les meilleurs volontés à l’investissement. A cela s’ajoutent les ravages de la corruption, qui devraient inciter le pouvoir à s’élever au dessus des considérations égoïstes pour poser un regard serein sur l’état de la Nation en ces temps de bouleversement. Le monde bipolaire n’existe plus et le Mouvement des pays non alignés a perdu son sens et son effet, pour ceux qui n’ont pas encore reçu l’information. La Ligue arabe s’est neutralisée. Les armes, à elles seules, n’emportent pas la décision. Le Soudan est divisé en deux, l’URSS malgré son armée rouge et son KGB a implosé. 
Le Grand Sud ne brûlera pas

Tout, autour de nous, change. Notre pays gagnerait à quitter ce carcan qu’impose un système ankylosé, au profit d’un renforcement du front intérieur et d’une nouvelle approche avec tous nos voisins sans exclusion conformément au principe du « Maghreb des peuples » cher à notre Révolution. 
Si les conditions économiques de l’Azawad exacerbent l’irrédentisme touareg, l’Algérie dont le soutien aux efforts de stabilisation de nos voisins du sud est à saluer, ne peut perdre de vue la nécessité de l’implication des populations de cette région dans les exigences du développement. Enfin, la traque des terroristes de Aqmi auxquels s’ajoutent aujourd’hui, des éléments armés ayant fuit la Libye ou ayant opéré un repli tactique est une question de devenir de la Nation. Sur le plan tactique, la neutralisation de ces derniers, action urgente dans le cadre de la dynamique de changement que vit la région, peut trouver une réponse naturelle chez le nouveau pouvoir libyen. 
Notre diplomatie devrait retrouver son envergure d’arme stratégique, persuasive voire dissuasive, dans ce nouvel ordre mondial et dans l’adaptation au présent des pouvoirs arabes car le spectre afghan et celui du Soudan réduit dans ses dimensions, rodent au Sahel. L’action militaire est sans doute nécessaire, et si on accepte de réfléchir autrement, d’autres mesures d’accompagnement ou une thérapie parallèle, plus efficaces, doivent être mises en œuvre dans le contexte du Monde arabe, celui que les révolutions sont en train de façonner. Car un déploiement pareil serait ullusoire, naïf dans un monde arabe paralysé qu’on continue à inhiber conformément au 3émeprincipe4 d’occupation proposé par N. Machiavel, et en lui interdisant toute forme d’émancipation suscpetible de réévaluer ses intérêts régionaux sous une autre norme, une norme plus juste. L’un des plus grands génies que l’humanité a enfanté, Albert Einstein, affirme : »Si nous ne changeons pas notre façon de penser, nous ne serons pas capables de résoudre les problèmes que nous créons avec nos modes actuels de pensée ».
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1 – Azawad désigne le Nord du Mali. Pour une simplification de l’écriture et une facilité de lecture, dans le texte le terme remplace : Nord-Mali et Nord-Niger 
2 – Deux nouveaux mouvements sont apparus en 2007. Le Mouvement national pour la justice MNJ au Niger et le « Groupe du 23 mai » au Mali. 
3 – O.C.R.S. organisation commune des régions sahariennes. Conformément à la loi n° 57-27 du 10 janvier 1957, cet espace devient français… Cette ambition coloniale se heurta aux pouvoirs malien, nigérien et à la révolution algérienne. Les accords d’Evian, en 1962, consacrent l’indépendance de l’Algérie, principal ancrage de l’OCRS, et enterrent ainsi ce projet. 
4 – « Lorsque les pays que l’on acquiert sont accoutumés à vivre avec leurs lois et en liberté, il y a trois manières de les tenir : […] ; la troisième, les laisser vivre sous leurs lois en en tirant un revenu et en y créant un pouvoir restreint qui vous en garde l’amitié. En effet, ce pouvoir étant créé par ce prince il sait qu’il ne peut exister sans son amitié et sa puissance et doit tout faire pour le maintenir » N. Machiavel. Le prince
Source: La Nation, 4/3/2012