Zaâf ou le ton de «N’autre vision»

L’homme qui ne ratait pas de rendez-vous avec ses lecteurs ne signera plus de «N’autre vision». Le sort a voulu que Mohamed Zaâf, notre chroniqueur de page 2, tire sa révérence 24 heures après la disparition tragique d’un historique du mouvement national : le moudjahid Abdelhamid Mehri.

C’est que les deux hommes, qui militaient chacun dans son domaine et avec ses instruments propres, partageaient une même idée de l’Algérie indépendante et avaient une vision commune de la cohésion nationale. Ce qui donnait lieu à des positions qui provoquaient à la fois l’adhésion des uns et l’opposition des autres, surtout quand il s’agit d’interpréter des événements liés à notre histoire ou de s’expliquer le présent par le recours aux leçons du passé. Mais le style de la chronique, sa clarté et sa fluidité ont fait de «N’autre vision» l’espace rédactionnel le plus incontournable du Jeune Indépendant. Souvenons-nous que, sur des questions de diplomatie ou d’identité nationale, Zaâf ferraillait pied à pied avec des contradicteurs peu enclins à accepter d’autres points de vue que les leurs. Ses réactions aux positions extrêmes se particularisaient par la modération du propos et la justesse de l’argumentation. L’agencier qu’il fut savait, en effet, que l’échange épistolaire est vide d’intérêt s’il n’est qu’un chapelet d’injures. Car, disait Talleyrand, tout ce qui est excessif est insignifiant.

Pour ces raisons et pour bien d’autres encore, Zaâf, dont les écrits tiennent plus du commentaire politique que de la chronique, avait préféré l’intitulé «N’autre vision» à «N’autre ton», malgré l’idée qu’un journal, contrairement à un parti ou à une école de pensée, s’exprime dans un ton et critique ou défend des visions. Ses textes, qui accordaient leur place aux tendances les plus diverses, étaient aussi pluriels que l’est son pays, l’Algérie où devraient vivre en harmonie le blanc et le brun, le berbère et l’arabe, l’islamiste et le démocrate, etc. Adieu l’ami.
F. M.

Le Jeune Indépendant, 31/1/2012