Que la frontière est belle !

par Madjid Khelassi

 

Dans le microscope de nos rêves, on a souvent agrandi le Maghreb.
Mais jusqu’où peut-on rêver, après 50ans ?
Dans quel rêve sommes-nous ? Et dans le rêve de qui, sommes-nous ?
En équilibre sur le rebord de nos sentiments, on voit arriver une nouvelle équipe au Maroc et, sitôt dit sitôt fait comme on dit, nos frères marocains veulent récupérer une mise perdue depuis quelques années et envoient à Alger le tout frais ministre des AE version élection libre.
Redonner du tonus à une union maghrébine dont l’Algérie est le principal obstacle …
Elle est celle qui empêche l’UMA de se faire, le problème sahraoui de se régler.
Bref, l’éternelle empêcheuse de tourner en rond de « Chamal Ifriquia ! »

Et comme si l’actualité pouvait bousculer l’histoire, Rabat fait le premier pas.
Rabat épicentre du Maghreb ? Quel joli ballet temporel au charme rétro qui convoque toujours ses vieilles et irréalisables lubies.

Ainsi donc, pour réactiver le processus « maghribi », on commencera par l’Algérie, ont pensé nos frères marocains.
Dans un concert diplomatique, vierge de toute logique, et avec un cérémonial verbal qui tisse l’intrigue comme une djellaba de couture douteuse, l’Algérie est de nouveau courtisée.
Que la frontière est belle, aurait pu chanter Ferrat !

Voisine de l’intime jadis, elle devint subitement voisine de l’infime, depuis un certain attentat de Marrakech en 1994.

Maghreb des peuples, Maghreb des fronts…tiers, des francs-tireurs contrebandiers, de l’essence rassembleur, et la zetla envoutante. Que n’a ton pas vu ?

Ah le Maroc ! Ou plutôt les Maroc, car il y en a plusieurs.
Après le Maroc fantôme du protectorat, géniteur de la dualité du Makhzen et de la Siba , cette fracture irrémédiable et le Maroc au fatum funèbre de Hassen 2, voici venu le temps du Maroc vespérale de sa Ma…Jet-Ski1 Mohamed 6 où tout se déroule dans un huis clos sonore.

Ah le Maroc ! Cette terre nocturne et tourmentée. De Marrakech, lieu du spleen friqué, à Ain Diab des chikhates, les cigales et les parasols sont les seuls ingrédients de l’émancipation démocratique.
Et dans ces contrées, les occidentaux, en cure- circuit permanent, car possédant presque tous des pieds à terre, rajoutent à ce décor, moderno-médiéval, une touche qui les fait ressembler à des coolies en djellabas.
Ah le roumi dans la gandoura du Maure ! Quelle belle danse du ventre de la mondialisation !

Danse du ventre et Bendir, Chikhates et Medahates ! La luxure est un tempo qui condense la galaxie sociale marocaine.
Les désordres du corps détruisant les rêves, et la valse marocaine- dansant au rythme des festivals du rire, du cinéma, du caftan…et des emmurés vivants de Tazmamart -ont toujours été la marque de fabrique du royaume.
Débauche et terreur sont les deux bouts du même bâton.
Replay avec arrêt sur mirages : 1975, Franco décède et l’Espagne puissance administrante séculaire de l’ex Rio de Oro se retire de ce territoire à la forme d’un pistolet éclairant.
Hassen Dos initie marche verte et nuits noires pour les sahraouis !

L’annexion de ce territoire se fait Coran brandi. Une guerre s’installe et perdure jusqu’à nos jours.
L’Algérie, fidèle aux droits des peuples à disposer d’eux mêmes, est vampirisée, montrée du doigt. . Mais Dieu du ciel, un peuple entier – les Sahraouis – peut-il s’empaler sur le mur du triangle utile2 ?
Les émissaires de paix s’emmêlent les pinceaux, James Baker passe la main à cause de pressions des nouveaux amis du royaume parmi lesquels les USA et consorts.
Kofi Annan s’empêtre, Ban-Ki-Moon prend le relais, s’escrime sans succès et l’Algérie paye pour tout le monde.
Sarkozy, nouveau venu dans le tourbillon marocain- où le tajine est élevé au rang d’échange diplomatique-, essaye lui aussi d’entrainer ses amis vers les thèses marocaines en leur faisant faire le tour du propriétaire de la Mamounia et des ryads où la gratuité ajoute à la légende ces lieux …
Mais rien n’y fait car personne n’est dupe du caractère illusoire de la marocanité de l’ex Sahara espagnol : matière, espace et temps confondus.

Le Maroc, petit bout de terre en hémicycle, et Etat ou plutôt Royaume- Etat où le baise- main sert de portefeuille ministériel a toujours des visions politiques rupestres.

Visions toujours empruntes du règne Hassanien. Car on ne sort pas facilement de 40 ans de règne illisible. Règne durant lequel tout un peuple fut séquestré.

M6 arrivé au pouvoir ne peut – grâce ou à cause (c’est selon) d’un passé qui ne passe pas – en un tour de main, faire du bréviaire du crime d’Etat, un abécédaire de la construction maghrébine. .
L’exorcisme d’un passé paternel, devient, petit à petit, un lieu d’équilibre précaire entre une page difficilement « tournable » et une volonté d’expiation des crimes du pater.
Implacable radioscopie d’un amour paternel étouffant, d’une éducation confite dans les préséances vaines.
Et état des lieux accablé, d’où resurgissent les chemins d’enfance noircis par l’inventaire des emmurés vivants et des fenêtres sans lumière des bagnes du Moyen – Atlas.

Un comité de réconciliation et d’indemnisation, pour les » faits  » commis sous Hassen 2, a vu le jour. La traversée de la douleur, telle une lumière volée à la nuit, demeure claudicante, heurtée, meurtrie à jamais.

Alors on s’est usé, depuis 1994, dans de vaines parades qui – s’agissant de casser du Hash sur le dos de l’Algérie – prennent des allures d’ex voto. On efface tout et on recommence, semblent nous dire nos frères marocains !
Peine perdue ! L’Algérie, maghrébine sans illusion, ne joue pas dans les mêmes festivals que le Maroc.
Et les arguments, mouture 2012, que ramène le MAE marocain, ressemblent, à s’y méprendre, au vent qui fouille les murs à la recherche de poussières anciennes.
Et dans ce contexte, le Maghreb devient peut aimable. et sa construction une chimère..
Le Maghreb, puzzle en désordre permanent, devenu le mouton à cinq pattes, boite comme jamais.
Pour le remettre sur ses pattes, « nos frères » marocains doivent faire table rase de la diplomatie hypocrite ou de l’hypocrite diplomatie et de leurs vains griefs contre l’Algérie.
Car lorsque s’effacent entêtement et bravoures rajoutées, ne restent que l’honneur et l’amour du prochain.
Un prochain qui reste à découvrir au Maghreb. Un Maghreb qui lui aussi, reste à inventer.

Notes

1-Surnom donné à Mohamed 6 à cause de sa passion pour les sports nautiques.

2- Mur construit par le Maroc pour endiguer les incursions sahraouies au Sahara occidental

La Nation. Info, 24/1/2012