Relations algéro-françaises à la veille du cinquantenaire de la révolution, L’avenir face à l’épreuve du passé

Une relation teintée aux couleurs d’une illisibilité toujours plus opaque pour ne pas se voir. Mais sans refuser de se toucher. Pour expliquer le paradoxe, on a convoqué la métaphore : médicale, conjugale ou météorologique, elle n’a rien permis de comprendre. Et ceux qui par le verbe sèment la haine, par le portefeuille tentent de récolter l’amour…
Fraîchement accueilli début décembre à Alger où il effectuait une visite officielle, le ministre français de l’Intérieur, Claude Guéant, a quand même couvert d’éloges le président Bouteflika qui ne lui a pas fait la politesse de lui accorder une audience. Dans la constellation sakozyste, M. Guéant est pourtant l’une des étoiles les plus scintillantes. En tout cas, plus que Jean-François Copé reçu à El-Mouradia en septembre alors que le patron de l’UMP, le grand parti de la droite, n’a pas de fonction officielle. Quand il était encore à l’Élysée, le “cardinal” Guéant, secrétaire général mais appelé aussi vice-président, avait eu droit à plus d’égards algériens. “J’ai été très impressionné, je dois dire, par la description que m’a faite le ministre de l’Intérieur de tous les textes qui ont été soit déjà adoptés, soit présentés au Parlement afin de donner un supplément de démocratie à l’Algérie. C’est profondément encourageant”, a quand même jugé M. Guéant en conclusion de son séjour alors que l’ensemble de l’opposition algérienne s’alarme du recul démocratique introduit par les réformes présentement vantées. Une simple manière de préserver l’avenir ? À elle seule, cette attitude peut illustrer l’ambiguïté de la relation entre la France et l’Algérie. Une relation teintée aux couleurs d’une illisibilité toujours plus opaque pour ne pas se voir. Mais sans refuser de se toucher. Pour expliquer le paradoxe, on a convoqué la métaphore : médicale, conjugale ou météorologique, elle n’a rien permis de comprendre. Et ceux qui par le verbe sèment la haine, par le portefeuille tentent de récolter l’amour… L’année qui s’annonce sera celle du cinquantenaire de l’indépendance que l’Algérie semble vouloir célébrer dans la sobriété. Le choix, annoncé par Mourad Medelci lors de son audition à l’Assemblée nationale française, est malheureux s’il a pour but de masquer un bilan bien en deçà des espérances soulevées en 1962. Sans extraire la France d’une occupation plus que centenaire, la Libération y est fêtée avec un grand faste. Les Algériens ont le droit de l’espérer. D’autant que leur libération est le fruit d’une révolution populaire. Sans exclure la solennité, la sobriété serait peut-être le choix de la raison. Ce serait alors une manière de revisiter l’histoire, non pour en gommer les aspérités, mais pour faire de celles-ci les points d’ancrage d’une relation apaisée, seulement tournée vers l’avenir. En recevant récemment Jeannette Bougrab, une ministre française, fille d’un harki, l’Algérie a peut-être désigné la voie qu’elle veut désormais emprunter ? Elle confirme que le blocage du projet de loi criminalisant la colonisation n’est pas qu’un simple incident de parcours parlementaire. Mais au sein de la “famille révolutionnaire”, l’agenda reste ouvert. La demande de “criminaliser le colonialisme” est “une revendication du peuple algérien et elle le restera tant que la France officielle n’assumera pas sa responsabilité”, a encore rappelé Chérif Abbas dont il faut éluder les liens de sa progéniture avec la France. “Cette revendication populaire est plus que légitime et un devoir envers la mémoire des chouhada” (martyrs de la guerre d’indépendance contre la France (1954-1962), a insisté le ministre. La France doit reconnaître les crimes qu’elle a commis en Algérie durant la période coloniale pour “tourner définitivement cette page”, a réaffirmé le 1er novembre le secrétaire général de l’Organisation nationale des moudjahidine (ONM) Saïd Abadou.
La France qui a décidé de punir par la loi le négationnisme avec le cas du génocide arménien en Turquie refuse pourtant tout acte de repentance sur son passé colonial. Une attitude qui a d’autant moins de chance d’évoluer que la fin de la guerre d’Algérie coïncide avec le plus important rendez-vous électoral du pays. Le maintien du même pouvoir ne devrait pas s’accompagner de changement de position. La droite préfère miser sur les affaires. Un meilleur avenir est sur les rails du métro et du tramway.
Y. S.
Liberté, 31/12/2011