Un amour de roi

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L’amour peut-il empêcher la révolution? Quelques facebookers marocains y ont cru dur comme fer. “La marche de l’amour de Sa Majesté le roi Mohammed VI que Dieu le Glorifie”, prévue le 6 février 2011, n’a finalement pas eu lieu, mais elle n’en est pas moins emblématique du culte de la personnalité dont se drape le monarque.

Aliénation au culte de la personnalité ou opération des services? Les observateurs de la scène politique marocaine en sont perplexes. Quelques groupes facebook ont appelé les Marocains à descendre dans la rue pour crier leur “amour” à Mohammed VI, plutôt que de céder à la fièvre contestataire qui secoue les pays de la région. Bien que le plus fourni de ces groupes ne compte guère plus de 500 internautes, il n’en demeurent pas moins symptomatiques de la vague de cyber patriotisme qui déferle sur la toile marocaine. Le seul autre chef d’Etat arabe choyé par un tel honneur : Kadhafi. C’est dire si l’amour ne rend pas aveugle. 

L’amour du roi vaut une marche, mais deux amoureux qui marchent main dans la main au Maroc risquent bien des ennuis. Cela peut aller du classique “quel est votre lien de parenté?” du haut de la moustache d’un policier ou gendarme, au racket de quelques billets pour que l’agent de l’ordre, converti en gardien des mœurs, ferme les yeux sur ce “crime” que peut être l’amour au Maroc. Certains élans amoureux peuvent même mener en prison, auquel cas la femme sera condamnée pour “prostitution”, car la loi marocaine ne prévoit que trois possibilités pour les citoyennes chérifiennes : mariée, abstinente ou pute. L’article 490 du code pénal marocain est formel à ce sujet, il prévoit une peine d’emprisonnement d’un mois à un an contre toute personne ayant des rapports sexuels avec une personne de sexe opposé en dehors des liens du mariage, mais le plus souvent, ce sont les femmes qui en écopent. Les amours sodomites ou saphiques ne sont guère mieux loties dans ce royaume où l’amour se veut dorénavant vecteur de stabilité politique. Amis LGBT, excusez l’écart de langage, mais au Maroc, ça n’en est pas. C’est même ainsi que sont qualifiés les homosexuels dans la presse proche du pouvoir. D’ailleurs, certains députés n’hésitent pas à utiliser les termes “pervers”, “déviants”, “pédérastes” et “malades” en plein hémicycle. Pourquoi s’en priveraient-ils, dans un pays où “tout acte tendancieux entre deux personnes du même sexe est passible de 6 mois à 3 ans de prison?”, dixit l’article 489 du code pénal marocain? Faut-il dans une société où l’amour a tant de mal à s’épanouir, et où le roi concentre l’ensemble des pouvoirs entre ses mains, qu’il ait aussi le monopole du cœur? Certes, celui-ci a des raisons que la raison ignore, mais pour ces fidèles sujets de Mohammed VI, rien n’est trop beau pour Sidna*. Début 2010, un autre groupe de facebookers, non moins épris de leur roi, tentaient de rassembler un million de signatures pour réclamer un prix Nobel de la paix au profit du monarque. Alain Delon devait même faire partie du comité de soutien à cette candidature, jusqu’à ce que le Palais, gêné, et sans doute rattrapé par le sens des réalités, a fait savoir par le biais de l’ambassade du Maroc à Bruxelles qu’il n’était pas derrière cette campagne. Finalement, la distinction est attribuée au dissident chinois Liu Xiaobo, et le Maroc sera l’un des six pays qui cèderont aux pressions de Pékin et boycotteront la cérémonie d’octroi. Cela dit, Mohammed VI n’y est pas pour rien dans cette sublimation du culte de la personnalité. Depuis son accession au trône en 1999, ses prétentions de modernisation du protocole hassanien ne l’ont pas empêché de maintenir les fastes de l’apparat makhzenien, y compris dans ses manifestations les plus archaïques, comme le baisemain, insigne symbole de soumission. Son discours du 6 novembre 2010, à l’occasion du 34e anniversaire de la marche verte, qui concordait avec la crise politique autour de la militante sahraouie Aminatou Haidar, avait des accents éminemment nationalistes : “En toute responsabilité, Nous affirmons qu’il n’y a plus de place pour l’ambigüité et la duplicité : ou le citoyen est marocain, ou il ne l’est pas. Fini le temps du double jeu et de la dérobade. L’heure est à la clarté et au devoir assumé. Ou on est patriote ou on est traitre. Il n’ya pas de juste milieu entre le patriotisme et la trahison“. Depuis, la chasse aux sorcières est ouverte, la traque aux “ennemis de l’intégrité territoriale” est décomplexée, le nationalisme est poussé à son paroxysme, et l’anathème est systématiquement jeté sur les voix dissonantes.

Zineb El Rhazoui

*Sidna : littéralement “notre maître” en dialecte marocain, c’est ainsi qu’il est de bon ton d’appeler le roi.

Vox Maroc, 10/02/2011