Extrait du nouveau livre « Le territoire est mort. Vive les territoires!

En 2005, le petit Prince n’aurait pas demandé au géographe de lui dessiner une carte, mais plutôt de lui découper un territoire ! Il lui aurait également demandé de définir le territoire mais le géographe eut été bien à la peine, tant ce mot recouvre des réalités différentes, tant il est devenu polysémique. 
De nombreux observateurs ont récemment annoncé la fin des territoires, mais malgré les processus de mondialisation et de métropolisation en cours, le territoire est bel et bien vivant, sous des formes largement renouvelées. Partout dans le monde, on assiste en effet à une fabrication débridée de territoires, et l’éloge de la proximité et du local se traduit en politiques de décentralisation, provoquant une vague sans précédent d’assemblages, de découpages et redécoupages. Dans les pays du Sud, les nouveaux acteurs de la société civile (ONG, associations, groupes d’entrepreneurs…) ainsi que leurs partenaires internationaux érigent à profusion des périmètres de projets, d’intervention ou de mobilisation, encouragés en cela par les paradigmes dominants que sont la  » gouvernance  » et le  » développement durable « . 
Afin de mieux comprendre la signification de cette nouvelle complexité territoriale et d’en mesurer les limites contemporaines, les auteurs de cet ouvrage, issus d’horizons variés, nous livrent une série de réflexions originales, tout en plaidant pour une régulation des territoires au nom du développement. L’ouvrage intéressera tous les lecteurs préoccupés par les enjeux politiques, culturels et économiques de la question territoriale contemporaine. 
Benoît Antheaume est géographe, directeur de recherche à l’IRD, membre du laboratoire Gecko-Paris-X. Ses travaux portent sur le Pacifique, l’Afrique de l’Ouest et australe. 

Frédérice Giraut est géographe, maître de conférences à l’Université Joseph-Fourier et membre du laboratoire PactE-territoire de Grenoble. Il a travaillé en France, en Afrique de l’Ouest, du Nord et australe.

Extrait : 
 
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L’autre forme de conflit impliquant des frontières, ce sont les guerres d’annexion. Ce fut le cas des tentatives somaliennes de conquête de l’Ogaden éthiopien en 1963 et en 1978, dans le contexte de la guerre froide. Ces tentatives se soldèrent par des échecs, puis par d’importants changements d’alliance sur  l’échiquier régional et, au bout du compte, la désintégration de l’État somalien et la partition de l’État éthiopien. Le conflit territorial opposant le Tchad à la Libye concernait la bande d’Aouzou que la Libye annexa en 1973.
Après plusieurs années de guerres à répétition ponctuées par des interventions militaires étrangères (française notamment), la Cour internationale de justice rétrocéda ce territoire au Tchad. Ce fut aussi le cas du Sahara occidental, ancienne colonie espagnole récupérée par le Maroc. Les autres litiges frontaliers constituent, en réalité, des conflits dormants. Ils portent, soit sur des tracés en liaison avec l’existence de ressources naturelles (pétrole, fer, diamants), soit sur des îles. C’est notamment le cas entre le Nigeria et le Cameroun (presqu’île de Bakassi). Ces guerres de frontières ont davantage consisté en des escarmouches qu’en de véritables conflits ouverts.
Toujours est-il qu’à la fin du XXe siècle, de nombreux litiges frontaliers continuent d’opposer des États africains à d’autres. C’est notamment le cas dans le golfe de Guinée, entre le Nigeria et ses voisins  (Cameroun et Guinée-Équatoriale notamment) ; dans l’espace sahélien (Mali, Niger, Algérie, etc.) ; entre la Namibie et le Botswana. La plupart de ces litiges ont pour origine, non pas la volonté de faire coïncider espace ethno-culturel et espace étatique, mais la lutte pour le contrôle de ressources considérées comme vitales. C’est par exemple le cas en ce qui concerne le partage des eaux des grands bassins hydrographiques, qu’il s’agisse des fleuves (le Congo, le Zambèze, le Niger, le Nil, le Sénégal) ou des lacs (lac Tchad, lac Victoria) tendent ainsi à devenir de nouveaux espaces de conflit. Autour de ces bassins se sont en effet nouées, non seulement des activités économiques, mais aussi de graves contradictions. 

La non-coïncidence des limites des États et des limites naturelles a ouvert la voie à des disputes sur la souveraineté. Les rivières, les fleuves et les lacs combinant, de manière générale, deux éléments juridiques distincts : la terre et l’eau, la question est de savoir comment concilier les trois exigences que sont la liberté des usages, le droit d’accès pour tous, et la souveraineté sur le sol sur lequel coule le fleuve. 

L’exemple du Nil est, à cet égard, éloquent. L’on sait que 95 % du flux d’eau égyptien provient de l’extérieur de ses frontières (Éthiopie et Soudan notamment). La pression démographique dans la région, la nécessité de mettre en valeur des terres de moins en moins productives, l’accroissement rapide de la consommation par habitant conduisent la plupart des États de la région à envisager la construction de barrages. Ainsi, l’Éthiopie et l’Égypte sont-elles aux prises avec un différend portant sur la répartition des ressources hydriques, suite à la volonté éthiopienne d’entreprendre des projets d’irrigation dont le but est de bonifier les terres du Ouollo et du Tigré (LEBBOS, 1996). Mais la question du partage des eaux du Nil ne se limite pas à l’Égypte, au Soudan et à l’Éthiopie. Les frontières du Nil englobent d’autres pays, à l’exemple de l’Ouganda, la Tanzanie, le Kenya, le Rwanda, le Burundi, la République démocratique du Congo.
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Titre de l’ouvrage : Le territoire est mort. Vive les territoires!
Auteurs : Benoît Antheaume & Frédéric Giraut
Edition : IRD 
Source : IRD Editions, 8/1/2011