Syrianisation de la Libye

Comment faut-il prendre le dernier échange à distance entre Aguila Salah, le président libyen de la Chambre des représentants et Mevlüt Çavusoglu, le ministre turc des Affaires étrangères ? C’est si à la lettre, la seule question qui se pose alors est de savoir à quel moment la guerre sur le sol libyen entre, au moins dans un premier temps, l’Egypte et la Turquie, éclaterait-elle. Et non pas si elle est encore évitable.

Les propos tenus en effet par les deux représentants, le premier de Tobrouk, le second du principal allié de Tripoli, la Turquie, sans l’intervention de laquelle cette ville serait tombée, ne laisseraient aucun doute à cet égard si la parole n’avait pas été donnée à l’homme non pas tant pour exprimer sa véritable pensée que pour la cacher tout en ayant l’air de la dévoiler. Il y a deux ou trois jours, la Chambre des représentants a fait une déclaration disant qu’elle laisse au Caire le soin de juger à quel moment il enverrait ses troupes en Libye pour empêcher la prise de Syrte et d’al-Juffra.

Quelque temps plus tôt, le chef de la diplomatie turque affirmait quant à lui qu’il n’était pas dans l’intérêt du gouvernement d’union nationale de Fayyez el-Serraj de se lancer dès à présent dans la négociation en vue de la solution finale, qu’il devait auparavant s’assurer du contrôle justement et de Syrte et de la base aérienne d’al-Juffra, pour l’heure aux mains des forces commandées par le général Haftar.

Jusqu’ici la Turquie était censée se trouver en Libye juste pour empêcher la chute de Tripoli, et par là même rétablir l’équilibre des forces entre les deux camps libyens, ce qui aurait pour conséquence de les pousser à la négociation. On voit maintenant que ses objectifs ne sont pas seulement défensifs mais offensifs. En fait, il n’appartient plus à Tripoli de décider de la prochaine étape du conflit, mais de son allié sans lequel, il est vrai, il serait déjà tombé.

Si on peut douter que ce soit effectivement de son intérêt de vouloir prendre Syrte, on ne peut en dire autant de la Turquie, pour laquelle cette prise a tout l’air d’être indispensable. Non pas d’ailleurs pour que les protagonistes libyens reviennent aux lignes telles qu’elles se dessinaient au moment de la signature des accords de Sekhirat en décembre 2015, mais pour que l’Egypte se trouve dans l’obligation d’honorer sa parole, c’est-à-dire d’intervenir par sa propre armée en Libye.

La Turquie veut rééditer en Libye ce qui lui a si bien réussi en Syrie : faire avancer sa reconquista à l’ombre de la rivalité russo-américaine. Elle ne serait pas aujourd’hui une force occupante en Syrie si les Etats-Unis se désintéressant complètement de cette dernière en avaient retiré tous leurs soldats, ce que projetait de faire leur président. La Russie est déjà présente en Libye, où depuis le début elle s’était rangée du côté de Tobrouk en dépit de ses prétentions à la neutralité. Il suffirait, pense la Turquie, que son implication s’y renforce pour que les Etats-Unis reviennent de façon marquée dans le jeu libyen. La règle est la suivante : là où la Russie prend pied, les Etats-Unis ne tardent jamais à venir la contrecarrer.

Quand cela n’enchanterait pas leur président, l’armée et les faiseurs d’opinion américains exerceraient sur lui une telle pression qu’il finirait par régler sa position sur la leur. On l’a vu en Syrie, on le verra aussi en Libye. Toute conflagration en Libye y créera les mêmes conditions qui en Syrie ont permis à la Turquie d’obtenir ce qu’elle convoitait depuis le début : une part du pays, en attendant de s’en assurer d’autres.

Une offensive de Tripoli sur Syrte obligerait dans un premier temps l’Egypte à franchir le rubicon, autorisant du même coup la Turquie à envoyer, non plus seulement les mercenaires syriens, mais sa propre armée. Ce serait alors à la Russie, et peut-être aussi à la France, d’apporter à l’Egypte leur soutien et leur aide. Les conditions seraient dès lors fin prêtes pour que les Etats-Unis s’emmêlent, ce que forcément ils feraient du côté opposé à celui où se situerait la Russie.

Le Jour d’Algérie, 14 jui 2020

Tags : Libye, Turquie, Tripoli, Egypte, Russie, Etats-Unis,

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