Regards croisés sur l’indépendance du Congo

Les suspicions naissent de l’ambiguïté du gouvernement belge

Il était là sur place, ce 30 juin 1960, le jour où le Congo a été proclamé indépendant. Etienne Davignon est envoyé par les Affaires étrangères belges. Il a alors 28 ans. Aujourd’hui, avec son regard bleu acier, il raconte ce qu’il a vu et entendu, tel qu’il l’a vécu personnellement à l’époque. « J’essaye de relater les faits, tels que je les ai vécus. Mon témoignage vaut ce qu’il est. Il n’est pas historique, il est situé dans une période déterminée, avec des conversations précises ».

Il relate tout, dans les moindres détails : la cérémonie officielle en présence du roi Baudouin, le discours « paternaliste » du souverain, celui de Patrice Lumumba, imprévu, devenu célèbre « un discours nationaliste, qui rappelle un certain nombre de choses… », c’est-à-dire les violences qu’ont subi les Congolais pendant la colonisation. « L’émoi » que cela provoque dans la salle…

L’indépendance du Congo, c’est le résultat d’un échec de conception

Le discours du Premier ministre Lumumba révèle les tensions entre Congolais et Belges. « Il donne aux Congolais un contenu. Il affirme que ce pays leur appartient… Lumumba réaffirme tout ce qu’il avait dit à la table ronde politique, le 27 janvier 1960… On annonce l’indépendance du Congo. Mais quel contenu y a-t-on mis ? L’indépendance du Congo, c’est le résultat d’un échec de conception », réagit Jean Omasombo, politologue à l’université de Kinshasa et chercheur au Musée royal d’Afrique centrale de Tervuren.

Mais ce discours met à jour aussi les tensions politiques avec le président congolais. Patrice Lumumba n’admet pas que Joseph Kasa-Vubu prononce un discours si modéré devant le roi Baudouin « un discours qui dit ‘merci sire’ », et qui aurait été rédigé par Jean Cordy, le directeur de cabinet du gouverneur général Henri Cornélis, selon Jean Omasombo.

De fait, une crise politique éclate au sommet, deux mois après le jour de l’indépendance et les événements dramatiques qui suivent. L’autorité de Kasa-Vubu et de Lumumba qui est aussi ministre de la Défense, est mise à rude épreuve après les mutineries dans la force publique congolaise, la sécession du Katanga et l’intervention des forces belges au Congo…

Le 5 septembre, le président Kasa-Vubu révoque le Premier ministre Lumumba. En réponse, Patrice Lumumba engage la procédure de destitution du président, devant le Parlement congolais. C’est alors que le colonel Mobutu fait son premier coup d’Etat. Il met les politiques en « congés ». Le temps de réorganiser le pouvoir… avec Kasa-Vubu.

Pourquoi vouloir écarter Lumumba ?

Patrice Lumumba, très influent auprès des Congolais, a de nombreux ennemis, à la fois dans son pays et en occident, où il est présenté comme un communiste, un radical, anti-blanc. C’est ainsi que le gouvernement belge, l’ONU, les Etats-Unis avec la CIA et quelques Congolais s’entendent pour l’écarter du pouvoir.

« Rappelons que nous sommes en pleine guerre froide et que le Congo, dans le giron occidental, représente un enjeu important avec les minerais stratégiques », explique Isidore Ndaywel E Nziem, historien et linguiste aux universités de Paris et Kinshasa. « Mais la personnalité de Lumumba et ses déclarations ont fait croire à l’opinion occidentale qu’il cherchait à ramener le pays dans le giron du parc de Varsovie. Il sera donc taxé de communiste et il fallait faire en sorte que le pays ne tombe pas entre les mains des communistes ».

Le discours de Lumumba prononcé le 30 juin 1960, jette un trouble, « mais ce n’est que l’aboutissement d’une longue période de tensions », rappelle Jean Omasombo. « Le 1er mars 1960, se tient une réunion au cabinet du Premier ministre Eyskens, avec le directeur de cabinet, Harold d’Aspremont Lynden qui deviendra ensuite le ministre des Affaires africaines. Là, se dessine un plan en 6 points, pour définir ceux qu’il fallait placer autour de la table ronde. Au point 3 ‘Action politique’, il est écrit : ‘L’homme à éliminer est Lumumba. Faire valoir ses contacts avec l’étranger’… Il s’agit de montrer qu’il est l’ami des communistes etc. »

A ce stade, on peut supposer qu’il s’agit d’une élimination politique

« A ce stade, on peut supposer qu’il s’agit d’éliminer Lumumba politiquement. Mais en octobre 1960, le même d’Aspremont Lynden envoie un télex dans lequel il parle ‘d’élimination définitive’ », ajoute Jean Omasombo.

« Éliminer veut dire écarter… Qu’il ne soit plus responsable », répond de son côté Etienne Davignon. « Tous les éléments sont là. Lumumba est contesté chez lui. Ce n’est pas nous, Belges, qui inventons la contestation. Ce n’est pas nous qui inspirons Kasa-Vubu… C’est une filière congolaise qui fait que Lumumba n’est plus au pouvoir… Est-ce que ça dérange la Belgique ? La réponse est non ».

Etienne Davignon renvoie à la version de Jacques Brassine, ancien haut fonctionnaire qui conclut avec le journaliste Jean Kestergat, que l’assassinat de Lumumba est une affaire congolaise (Qui a tué Patrice Lumumba ? Ed. Duculot, 1991).

« Les ambiguïtés de la politique belge font qu’un certain nombre de suspicions trouvent un terrain pour s’exprimer », ajoute encore Etienne Davignon. « Au sein du gouvernement belge, il y avait plusieurs tendances. Trois ministres s’occupaient du Congo, tout ça n’était pas d’une grande harmonie. Le gouvernement n’a jamais eu une politique unique ».

Patrice Lumumba est alors placé en résidence surveillée à Thysville, sous la protection des casques bleus. Fin novembre, alors qu’il tente de regagner son fief, Stanleyville, il est intercepté par les troupes du colonel Mobutu.

Le 17 janvier 1961, Patrice Lumumba avec deux compagnons de route, Mpolo et Okito, est transféré à Elisabethville, en avion, sur ordre du Président Kasa-Vubu, mais aussi, sous la pression du ministre belge des Affaires africaines, Harold d’Aspremont Lynden. La veille, le ministre belge a envoyé un télex au consul général d’Elisabethville. Il insiste personnellement auprès de Moïse Tshombe, président du gouvernement provincial du Katanga « indépendant », pour que Lumumba soit « transféré au Katanga dans les délais les plus brefs ».

Le soir même, il est exécuté sur ordre des autorités katangaises, en présence de ministres et de soldats katangais. C’est un officier belge qui commande le peloton d’exécution. « La responsabilité de l’assassinat de Lumumba est partagée, admet Jean Omasombo. Mais quel est le poids de la responsabilité ? En tant que chercheurs académiques, nous voulons savoir qui a conçu l’assassinat et qui voulait la mort de Lumumba… ».

Suite à la parution du livre du sociologue Ludo De Witte, L’assassinat de Lumumba (Ed. Karthala 2000), qui pointe la responsabilité du gouvernement belge de Gaston Eyskens, une Commission d’enquête parlementaire « chargée de déterminer les circonstances exactes de l’assassinat de Patrice Lumumba » est créée.

En 2001, cette Commission conclut à la « responsabilité morale de la Belgique, dans les circonstances qui ont conduit à la mort de Lumumba ». Mais le rapport conclut également qu’une action belge ou américaine n’aurait eu aucune chance d’aboutir, sans l’existence d’une opposition interne au Congo.

Que signifie la « responsabilité morale » de la Belgique ?

« Je n’en sais rien. C’est un mot diffus, répond Etienne Davignon. Une fois que Lumumba est devenu un adversaire des intérêts belges et du maintien d’une collaboration avec la Belgique, il était logique que l’Etat belge, qui a la responsabilité de veiller aux intérêts de ses citoyens, ne cherche pas à appuyer Lumumba. De là à imaginer que, parce qu’on a une opposition politique, on va utiliser des moyens criminels, ce n’est ni dans la mentalité des Belges, ni dans sa capacité technique de faire…. La destitution de Lumumba est une affaire entre Congolais. Les Congolais avaient peur de Lumumba et voulaient l’écarter ».

« J’ai commis une erreur devant la Commission parlementaire, car à l’époque je manquais de connaissances », regrette de son côté Jean Omasombo. « J’étais d’accord pour qu’on commence l’enquête le 30 juin 1960. C’est une erreur, car le 30 juin, on affirme qu’on donne au Congo un pays qui fonctionne bien… Or c’est complètement faux ! De plus, dans l’assassinat de Lumumba, les acteurs d’en bas sont connus avec précision. Mais plus on monte vers le sommet, là où ça se décide, tout devient flou… on ne veut pas y aller. On s’arrête en route… ».

En 2002, Louis Michel, alors ministre des Affaires étrangères, présente ses « excuses » au peuple congolais pour le rôle de son pays dans la mort de Patrice Lumumba. Il reconnaît la responsabilité ‘tout court’ de la Belgique dans cet assassinat.

En 2011, la famille de Patrice Lumumba porte plainte contre dix personnalités belges, dont Etienne Davignon… qui était, à l’époque des faits, actif dans le cabinet du ministre des Affaires étrangères Pierre Wigny. L’instruction est toujours en cours.

« Avec Mobutu, j’étais très direct dans nos entretiens »

Pas de doute, Herman De Croo est un familier du Congo. Il a compté, il y est allé 38 fois, sans forcément avoir été mandaté par les autorités belges. Ministre d’Etat, figure clé de l’Open Vld, ancien député fédéral, ancien président de la Chambre, Président du CREAC (Centre de recherches et d’expertise sur l’Afrique centrale), il s’y rend régulièrement pour affaires, mais aussi pour y rencontrer des tas de relations de tous bords et de tous milieux. « C’est le Congolais anonyme qui m’intéresse. Je vais dans tous les quartiers de Kinshasa… »

Son bureau, véritable cabinet de curiosités, dans sa maison à Brakel, reflète cette vie bien remplie. Assis sur une chaise africaine, source intarissable d’anecdotes, il raconte avec humour et espièglerie. Le verbe précis.

A une époque, Herman De Croo entretenait des relations privilégiées avec Mobutu. « C’était un homme très élégant, avec beaucoup d’allure, se souvient-il. Il m’a raconté qu’en 1958, alors qu’il était sergent-rédacteur de la revue militaire de la force publique, il était invité à l’exposition universelle en Belgique et il est tombé en panne d’essence. Où ça ?… A Brakel ! Il s’est alors rendu dans une pompe à essence, dans le village. A l’époque, m’a-t-il raconté, quand un noir est entré dans le noir dans un café pour demander de l’essence, c’était une révolution ! ».

Les intentions de Mobutu au départ, étaient de mettre de l’ordre dans le pays

Le 25 novembre 1965, le général Joseph-Désiré Mobutu mène son deuxième coup d’Etat pour mettre fin à la crise dans le pays. Un an plus tôt, une rébellion particulièrement meurtrière avait nécessité l’intervention militaire de forces étrangères, notamment belge et américaine. Et avec les élections de 1965, une nouvelle crise politique avait éclaté au sommet du pouvoir.

Exit donc le président Joseph Kasa-Vubu. « Kasa-Vubu ne contrôlait pas suffisamment le pays, or on avait besoin d’une direction forte, explique Isidore Ndaywel E Nziem, historien et linguiste aux universités de Paris et Kinshasa. Le général Mobutu, par ses déclarations, avait l’air d’un homme qui savait prendre des décisions. Ses intentions, au départ, étaient de mettre de l’ordre dans le pays, tant au niveau politique que sécuritaire ».

Mobutu annonce qu’il restera au pouvoir cinq ans. Finalement, il régnera en despote pendant 32 ans.

Je n’étais pas un ami de Mobutu

Herman De Croo suit de près les premiers actes posés par Mobutu et le président le lui rend bien. A tel point que son chef de cabinet José Patrick Nimy, décrit une amitié entre les deux hommes.

« Je n’étais pas un ami de Mobutu, rectifie Herman De Croo. A mon avis, il m’appréciait pour mon franc-parler. J’étais très direct dans nos entretiens. Il se disait : ‘Ce De Croo connait bien le Congo, s’y intéresse. Il n’est pas in-important en Belgique. Il va me dire des choses que d’autres ne me disent pas’… Sa curiosité dans nos entretiens provenait certainement de ce sentiment-là ».

En octobre 1971, Mobutu annonce des mesures visant à effacer les traces de la culture occidentale dans le pays. Il rebaptise « Zaïre » le pays, le fleuve et la monnaie. Il change son propre nom en Mobutu Sese Seko Kuku Ngbendu Wa Zabanga, et oblige les Zaïrois à abandonner les noms chrétiens au profit de patronymes africains. Il impose également un costume traditionnel, l’abacost (pour ‘à bas le costume’). Un veston sans col, généralement à manches courtes, « fabriqué pourtant en Belgique… », fait remarquer Herman De Croo.

Mobutu voulait créer une bourgeoisie nationale

Cette « décolonisation culturelle » va se doubler dès 1974 d’une « zaïrianisation » économique par la nationalisation – au profit de proches du régime – des entreprises et des propriétés appartenant à des étrangers. « Mobutu voulait créer une bourgeoisie nationale, explique Isidore Ndaywel. Tous ses amis deviendront ce qu’on appelle des ‘acquéreurs’. Mais leur unique préoccupation sera de mettre la main sur les caisses, sans s’occuper de la production ».

« Le régime de Mobutu donnait ces entreprises à ses fidèles, comme une sorte de dot, de proie à utiliser. C’était foutu, ça a cassé le pays !… », se souvient Herman De Croo. « Je lui avais déconseillé de le faire, lui disant qu’il allait le regretter. Il ne me l’a jamais avoué, mais je crois qu’il l’a regretté ».

En quelques mois, les sources d’alimentations, les fermes, les épiceries font défaut, plongeant le Zaïre dans une crise alimentaire. « Une crise qui transparaît encore aujourd’hui ! La RDC est dans cette situation où le sol est riche, mais les gens souffrent de la faim… », déplore Isidore Ndaywell.

Près de 600 familles belges sont victimes de cette zaïrianisation. La plupart rentrent en Belgique en ayant tout perdu.

« Pourtant, à la fin des années 60, en adoptant les premières mesures visant à valoriser l’exploitation minière, Mobutu avait l’impression d’avoir réussi sur le plan économique, explique Isidore NDaywell. Mais en 1975, les cours du cuivre s’effondrent ! ».

Etienne était un esprit indépendant, intelligent, très méfiant de ses conseillers

Pendant ce temps, avec la prédation systématique des richesses du pays, Mobutu se constitue une immense fortune, favorise une corruption institutionnalisée. Il se fait proclamer maréchal, achète des immenses propriétés en Europe.

Gbadolite, son palais qu’il fait construire dans le nord du Zaïre, n’était pas étranger à Herman De Croo. « C’était Versailles. Mais je ne veux pas faire de déshonneur à Versailles ! Il y avait le phénomène de Louis XIV : je prends mes conspirateurs potentiels avec moi et je les amuse ! ».

En octobre 1980, un groupe de parlementaires, dont fait partie Etienne Tshisekedi, adresse une lettre ouverte au président, dans laquelle Mobutu est mis en cause comme le responsable de l’état de dégradation du pays. « Etienne était un esprit indépendant, intelligent, très méfiant de ses conseillers. Mais en même temps, je crois qu’il était absolutiste. Il n’aimait pas partager le pouvoir… », se souvient Herman De Croo.

Suite à cela, les 13 signataires sont emprisonnés et déchus de leur mandat parlementaire. La fronde se poursuit et pendant un temps, le Commissaire d’Etat Nguz Karl I Bond décide de rejoindre le camp des opposants. « Je ne croyais pas dans sa réussite d’opposant à Mobutu, raconte Herman De Croo. Je me souviens avoir téléphoné à l’ambassadeur pour l’avertir que j’allais voir Karl I Bond. C’était la technique… Un jour, Mobutu me demande de lui dire qu’il pouvait rentrer au Zaïre, et qu’il ne toucherait pas un cheveu de sa tête… J’ai raconté cela à Karl I Bond. Il y est retourné et il a appris par la radio qu’il occupait un poste de ministre ou l’autre »…

Mobutu était joueur, hypocrite, dangereux

Finalement, Mobutu fait appel au Fond monétaire international. En échange d’un crédit, l’institution exige une politique de rigueur budgétaire drastique. Les relations avec ses créanciers seront pour le moins compliquées. « Le pays avait des dettes, le Zaïre empruntait. Mobutu avait des arrangements… Chaque fois, il devenait sage lorsqu’il avait besoin de l’argent à la Banque mondiale. C’était un jeu de dupe ».

Régulièrement, Mobutu remet sur la table le ‘contentieux belgo-congolais’, pour renégocier les accords entre le Congo et la Belgique, sur la dette publique du Congo.

Herman De Croo a-t-il mis de l’huile dans les rouages pour exercer une influence dans les décisions en faveur du Zaïre ? « Peut-être oui, dans ce sens que je n’étais pas achetable », répond l’intéressé. « En boutade, je disais à Mobutu – parce qu’il était très habile, il fallait se méfier de lui et rester prudent – peut-être que j’étais achetable mais que personne n’avait jamais offert le prix… Mobutu était joueur, hypocrite, dangereux, se rendant compte qu’il y avait des personnes qui ne lui mentaient pas ».

Plus personne ne savait qui était qui, là-dedans

Lors d’un voyage au Zaïre, très mal préparé, Wilfried Martens, Premier ministre, explique que la dette commerciale du zaïre est à l’étude. Ces propos seront très critiqués à la chambre… Tant et si bien que le gouvernement belge décidera de limiter ses actions de coopération. Plus question de rouvrir le contentieux. « Je voyais Mobutu deux à trois par an jusqu’au moment où il a mal réagi, contre Leopold II en le traitant de certains qualificatifs… cela a consolidé la cassure. Plus personne ne savait qui était qui, là-dedans, et je lui ai dit que je ne venais plus. A une exception près, je n’y suis plus revenu ».

La crise relationnelle entre le Zaïre et la Belgique atteint son apogée vers 1989. Elle ne connaîtra un terme qu’avec l’intervention du roi du Maroc, Hassan II, qui propose une médiation entre les deux pays. Un accord est signé à Rabat, la dette commerciale du Zaïre est en partie annulée, le restant est rééchelonné. « Pour en finir avec le contentieux provisoirement ou définitivement, parce que je ne sais pas de quoi l’avenir sera fait au niveau des rapports entre la Belgique et le Congo », commente Isidore Ndaywell, prudent.

L’affaire de Lubumbashi marque une rupture totale avec le Zaïre

Lui, c’est l’anti-Mobutu. « Je me suis toujours méfié du régime zaïrois. C’est tellement vrai que je n’ai jamais mis les pieds sur le sol congolais », lâche Willy Claes, au début de notre conversation. L’ancien ministre socialiste (SP) des affaires économiques qui deviendra ensuite ministre des affaires étrangères et secrétaire général de l’OTAN, était intransigeant face à la gestion chaotique du président zaïrois, dans son pays. Derrière son discours, on devine la rigueur du chef d’orchestre qu’il est par ailleurs, mais aussi sa capacité d’écoute notamment auprès de ceux qui sont prêts à jouer sa partition.

Alors que le Zaïre est ruiné à la fin des années 80, sous assistance financière, le régime est sous pression face à ses créanciers.

Mobutu remet sur la table le contentieux belgo-Congolais. Ce qui a été partagé entre le Zaïre et la Belgique depuis l’indépendance, doit selon lui, être renégocié. Il évoque la dette morale de la Belgique à l’égard du Zaïre.

Mobutu expliquait que nous n’avions rien compris de la situation sur le continent africain

Or les socialistes sont de retour dans le gouvernement belge et le ton change à l’égard de ce régime. « J’ai rencontré Mobutu une fois, pas plus. C’était lors de sa visite à Bruxelles lorsque Leo Tindemans était premier ministre. Je me souviens de nos discussions, durant lesquelles nous insistions sur la nécessité de respecter les règles du jeu. Ce que l’on peut faire ou pas avec les prêts venant du FMI et de la Banque mondiale.

Mobutu répondait que nous n’avions rien compris de la situation sur le continent africain. Il expliquait qu’il n’était pas seulement président, mais qu’il était aussi un père de famille. Son neveu X avait besoin d’une voiture… son neveu Y avait besoin d’une maison… il expliquait ça avec tellement de naturel ! C’était difficile d’avoir une discussion sérieuse avec lui ».

Un vent de démocratie souffle

Deux événements survenus en 1989 vont profondément marquer Mobutu, la chute du Mur de Berlin et l’exécution de son grand ami, le président roumain, Nicolae Ceausescu. Un vent de démocratie souffle sur l’Afrique. Le démantèlement du système communiste modifie radicalement le jeu diplomatique international. L’occident est moins soucieux d’attirer les bonnes grâces de Mobutu.

Sous pression, le président zaïrois annonce le 24 avril 1990, son intention de démocratiser le pays. Il proclame la fin de la deuxième république et l’ouverture d’une transition démocratique. Transition qui devra aboutir au bout d’un an, à un nouvel ordre constitutionnel avec un multipartisme à trois. Désormais, le chef de l’Etat sera l’arbitre. Il annonce aussi qu’il prend congé du parti-Etat, le MPR, « Comprenez mon émotion », dira-t-il au bord des larmes, sous un tonnerre d’applaudissements…

Enfin ! Les espoirs sont permis

« C’est une conjonction de facteurs internes et externes qui pousse Mobutu à se lancer dans cette ouverture démocratique, analyse Dieudonné Wamu Oyatambwe, politologue. Au niveau interne, des manifestations hostiles au régime avaient pour objet la revendication de l’ouverture du jeu politique.

Sur le plan international, la chute du mur de Berlin et la mort du président Roumain Nicolae Ceausescu, vont l’influencer. Mais les effets de la perestroïka de Gorbatchev ont fait en sorte aussi qu’un certain nombre de régimes prétendus marxistes-Léninistes en Afrique, s’effondrent. Mobutu qui était l’agent principal du capitalisme et de la lutte contre le communisme au centre de l’Afrique, avait donc perdu son utilité ».

Dans le milieu estudiantin, cette annonce est accueillie comme un rêve qui se concrétise. « Enfin ! Les espoirs sont permis, le bien-être va s’en suivre… parce qu’on considérait la dictature de Mobutu et le parti-Etat comme étant le ‘mal absolu’ », se souvient Dieudonné Wamu Oyatambwe.

Mais très vite, Mobutu remet en question le principe de démocratisation. Le 3 mai, au Parlement, il adresse un discours de clarification. Il reste le chef du pays. Trop tard, la boite de pandore de la liberté politique est ouverte…

Les ‘Massacres’ du campus universitaire de Lubumbashi

Un événement va mettre le feu aux poudres. Ce qu’on appelle les ‘Massacres’ du campus universitaire de la Kassapa à Lubumbashi. Des violences entre étudiants sont à l’origine d’une répression sanglante. A l’époque des faits, Delphin Mbala était étudiant en droit, dans ce campus. Il raconte ce qu’il a vu les 9 et 10 mai 1990.

« Le 9 mai, vers 20 heures, on a vu une voiture déposer la sœur du général Baramoto, le chef de la garde civile. Quand la voiture est entrée dans le campus, le chauffeur a bravé le code de la route au niveau du rond-point de la perestroïka, devant le campus …Cela ne nous a pas plu. Il y a eu des échauffourées entre étudiants et le chauffeur. La fille, elle, nous a provoqué en disant que nous étions des enfants de pauvres. C’est comme ça qu’on l’a brutalisée. Ensuite, des étudiants sont venus apporter du soutien à la fille et tout est parti de là ».

Les étudiants originaires de la province de l’équateur, s’interposent et viennent soutenir la sœur du Général Baramoto qui est de la même ethnie. Dans un premier temps, les universitaires règlent leur compte entre eux.

« Il y avait des étudiants, qu’on appelait des mouchards. Certains d’entre eux étaient armés. Ils sont passés au jugement entre nous, étudiants. On les a mis dans une fausse et ils sont passés à tabac, jusqu’au petit matin. La garde civile a été alertée. Et le 10 mai, vers 9-10 heures, on les a libérés ».

Mais dans la nuit du 11 au 12 mai, un ou deux groupes de commandos attaquent le campus. Probablement un groupe d’étudiants de la province de l’Equateur et dit-on, le SARM, le Service d’action et de renseignement militaire.

« On a constaté que l’eau et l’électricité avaient été coupés. C’était mauvais signe, on se doutait bien qu’il allait se passer quelque chose. Dans la soirée, je me souviens, il y a eu des cris dans les couloirs. On tapait des gens, mais on ne savait pas qui tapait… Personnellement, je n’ai jamais vu des personnes en tenue militaire, pénétrer dans le campus. Ils étaient peut-être en tenue civile… Je ne sais pas, parce qu’il faisait noir ».

Un ‘Massacre’ ?

A ce jour, les événements n’ont pas été élucidés avec précision. Ni le commanditaire, ni le nombre de morts ne sont connus avec exactitude. Le rapport du consul de Belgique à Kisangani fait état de 10 à 12 morts et au moins 34 blessés graves. Plus tard, la version officielle zaïroise admettra l’intervention de forces de l’ordre. Une enquête parlementaire fera état d’un seul mort.

« On a eu un certain nombre de témoignages provenant des services d’autres pays, Etats-Unis, Israël… présents au Zaïre. Ce qu’on a appris, c’était sérieux. Ce n’était pas de la plaisanterie », se souvient Willy Claes.

« Ce qui reste encore incertain, c’est le bilan humain, affirme Dieudonné Wamu Oyatambwe. Selon diverses sources, on a pu s’accorder sur un bilan de 3 morts. Sur les commanditaires, il n’y a pas de doute. Le parlement de Mobutu avait dépêché une Commission d’enquête parlementaire. Le rapport indique qu’il y a eu un ordre parti d’en haut pour opérer dans ce campus. Car n’oublions pas qu’au cœur de l’affaire, était impliquée la sœur du général Baramoto, un général tout puissant du système Mobutu.

Il y a clairement eu une volonté politique de réprimer un foyer de protestation, avec l’intervention de membres de la garde civile du général Baramoto. Il fallait envoyer un signal fort à la communauté estudiantine ».

Avec le recul, on ne peut plus parler de massacre

Pour autant, avec le recul de l’Histoire, peut-on parler d’un ‘massacre’ ?

« Avec le recul, aujourd’hui, on ne peut plus parler de massacre… ce n’est pas avéré. Mais à cette époque l’intervention sur le campus de Lubumbashi a été perçu comme un carnage. Il faut faire la part des choses entre le ressenti des gens, à l’époque des faits et le recul. Trente ans plus tard, on peut dire en effet que l’ampleur de l’événement a été exagérée ».

Une volonté de grossir l’affaire ?

Les étudiants manifestaient régulièrement pour critiquer le parti-Etat mais surtout pour dénoncer leurs conditions de vie déplorable. Les répressions dans les campus universitaires par le système Mobutu étaient courantes. Mais celle de Lubumbashi est de trop. Les temps ont changé. L’affaire est dénoncée sur la place publique. Les médias internationaux s’en emparent.

« Il y avait une volonté d’en finir avec le régime de Mobutu, analyse encore Dieudonne Wamu Oyatambwe. Tout prétexte était bon pour le diaboliser et en finir avec lui. Pour ses opposants politiques, en interne, c’était un moyen de l’affaiblir. Par exemple, Nguza Karl-I-Bond, lorsqu’il était du côté de l’opposition, a affirmé qu’il savait où se situait le charnier et où avaient été jetés des dizaines de corps. Par la suite, quand il est revenu dans le camp de Mobutu, au poste de premier ministre, il a changé d’avis et n’a jamais indiqué où se trouvaient ces charniers ».

L’affaire de Lubumbashi marquait une rupture totale

Les réactions en Belgique sont radicales. Le gouvernement Martens ne s’est toujours pas remis des affrontements de 1988-1989 avec Mobutu et du difficile processus de réconciliation qui s’en est suivi à Rabat. Il demande au gouvernement zaïrois d’accepter la venue d’une commission d’enquête internationale et décide de bloquer les prêts d’Etat à Etat, tant que la lumière sur les événements n’aura pas été faite.

« Cela nous a amené à retirer les coopérants, les militaires, tous les belges du Zaïre, car on estimait qu’ils étaient en danger. L’affaire de Lubumbashi marquait une rupture totale avec le Zaïre », se souvient Willy Claes.

La Belgique n’a pas utilisé cet événement comme prétexte pour prendre ses distances avec Mobutu ?

« Rappelons-nous de ce qui a précédé… », ajoute Willy Claes. « Déjà en 1989, en plein conflit avec le régime, on a dû envoyer des paramilitaires pour protéger les belges qui étaient en danger sur place. Et à cette époque, Mobutu et ses copains ont lancé une campagne contre la maison royale belge, diffusant des rumeurs et des soi-disant scandales… C’est à ce moment-là que Mobutu est devenu persona non grata… Il a essayé de reprendre contact, mais il y avait quelque chose de cassé.

Et donc oui ! Vous pouvez dire qu’on en a profité un peu pour le forcer à présenter la facture… Et c’est ce qui m’a fait dire, comme jeune ministre des affaires étrangères, lors de l’assemblée générale de l’ONU, que pour nous, il n’y avait plus d’espoir de restaurer le régime au Zaïre, tant que Mobutu y restait ».

Finalement, le 7 août 1991, s’ouvre la Conférence nationale souveraine. L’Objectif à terme est d’instaurer un Etat de droit, avec une nouvelle Constitution et une nouvelle assemblée constituante.

Quand le pape Jean-Paul II refuse de laisser Mgr Monsengwo remplacer Mobutu

L’ouverture politique consécutive à la chute du mur de Berlin en 1989 ne laisse plus le choix à Mobutu. Lâché par ses partenaires internationaux qui ne le voient plus comme un acteur utile dans la lutte contre le communisme au centre de l’Afrique, il sait qu’il doit démocratiser le Zaïre.

Après de nombreuses tergiversations, il finit par accepter l’ouverture le 7 août 1991, de la Conférence nationale souveraine (CNS). L’Objectif de cette grande réunion politique est d’instaurer à terme un Etat de droit, avec une nouvelle Constitution et une nouvelle Assemblée constituante. 2800 délégués représentent les formations politiques, les institutions publiques et la société civile de tout le pays.

Contre toute attente, Mobutu nomme son principal opposant politique, Etienne Tshisekedi, au poste de premier ministre. « C’était une mesure de décrispation, raconte Dieudonné Wamu Oyatambwe, politologue. Enfin ! Un contre-pouvoir allait faire face à la toute-puissance du maréchal, se disait-on ».

La Belgique n’a certainement pas boycotté cette conférence.

La Belgique, elle, reste prudente. « Tout ce qu’annonçait Mobutu était accueilli avec beaucoup de méfiance, se souvient Willy Claes, qui était à l’époque ministre des affaires économiques dans le gouvernement de Wilfried Martens. Mais la Belgique n’a certainement pas boycotté cette conférence. Au contraire, elle a même contribué à son financement. Et il faut avouer qu’au bout d’un an et demi, cette Conférence a débouché sur de bons travaux avec des résolutions qui méritaient nos applaudissements. Mais dès qu’il s’agissait d’appliquer le contenu de ces résolutions, Mobutu mettait le pied dessus et ça ne marchait plus ! ».

De fait, les zaïrois déchantent très vite. Les deux hommes au pouvoir, s’affrontent et entrent en conflit. Trois semaines après leur entrée en fonction, Etienne Tshisekedi et son gouvernement sont révoqués. La Conférence nationale est interrompue. Les zaïrois démunis, en colère, descendent dans la rue et se livrent à des pillages. Etienne Tshisekedi n’hésitera pas à qualifier Mobutu de « monstre humain ».

L’opposition avait compris que le pouvoir voulait à tout prix saboter la CNS

Pour apaiser les esprits, Monseigneur Monsengwo est alors désigné à la tête de la Conférence nationale, en décembre 1991. Il a pour mission de réconcilier les zaïrois.

« L’opposition avait compris que le pouvoir voulait à tout prix saboter la CNS et imposer un chaos lors de la plénière du 11 septembre 1991, se souvient le Cardinal Laurent Monsengwo Pasinya. Cela a conduit à la fermeture de la CNS. C’est à cette occasion que l’opposition a proposé le choix de ma personne pour présider cette Conférence… On m’a expliqué la chose et j’ai accepté car il en allait de l’intérêt du pays ».

Mais après quelques semaines, le premier ministre Nguza Karl-i-Bond, interrompt à nouveau la Conférence nationale. Le 16 février 1992, intervient alors, un autre événement majeur, ce qu’on appelle ‘le massacre des chrétiens’ lors d’une marche de l’espoir. Une marche pacifique de chrétiens qui appelaient à la réouverture de la CNS et qui sera réprimée dans le sang, faisant 21 morts et 16 blessés, selon la ligue zaïroise des droits de l’homme.

« Cet événement tragique va redonner du souffle à la Conférence nationale, analyse Dieudonné Wamu Oyatambwe. Parce que Mobutu, déjà fragilisé par les ‘massacres’ de Lubumbashi, sera à nouveau épinglé par la Communauté internationale et par ses opposants, après ce nouveau ‘massacre des chrétiens’. Face à cette réprobation générale, il va lâcher du lest et laisser la CNS se dérouler normalement, sous l’égide de Mgr Monsengwo ».

Ma vocation d’homme d’Eglise était de réconcilier les fils et les filles d’un même pays.

Mgr Monsengwo reprend alors les travaux à la tête de la Conférence nationale en impliquant chaque parti dans les négociations, avec brio. Le prélat a pour mission d’amener chacun, y compris le président Mobutu, ‘à reconnaître ses responsabilités de la situation dans le pays’.

D’aucuns commencent à s’interroger sur les motivations de l’homme d’église…Agissait-il par conviction religieuse ou était-il guidé par une stratégie politique ?

« C’était plutôt une conviction patriotique et rationnelle. Répond le Cardinal. Ma vocation d’homme d’Eglise était de réconcilier les fils et les filles d’un même pays. La preuve est qu’on a abouti à une réconciliation, même si celle-ci n’était pas totale… Le fait de réconcilier les gens appartient à la vocation du prêtre ».

Le travail se poursuit, tant est si bien qu’en juillet 1992, Mobutu signe un ‘compromis politique global’. Il s’agit de mettre en place une collaboration entre trois grandes instances : la présidence, le gouvernement et le Haut conseil de la république (HCR), qui prend le relais de la Conférence nationale.

Etienne Tshisekedi qui avait été limogé quelques mois plus tôt par Mobutu est élu premier ministre par la Conférence nationale.

« Se forme alors, une sorte de pouvoir, réparti entre trois acteurs principaux, explique Dieudonné Wamu Oyatambwe. Mobutu comme chef de l’Etat, Mgr Monsengwo comme président du parlement de transition, issu de la CNS et Etienne Tshisekedi comme chef du gouvernement. Mais la collaboration sera très difficile entre le président et le chef de l’exécutif ».

Etienne Tshisekedi méritait toute notre confiance et notre appui

A cette époque, Willy Claes rencontre plusieurs fois Etienne Tshisekedi qui incarne déjà la figure historique de l’opposition. « Etienne Tshisekedi méritait toute notre confiance et notre appui, insiste Willy Claes. Parce que lui, avait toujours mené une opposition contre la politique de Mobutu. Dès lors qu’il est devenu premier ministre, le moment était venu de retirer toutes les sanctions à l’égard du Zaïre. On a donc décidé de l’appuyer autant que possible.

Mais pour moi, cela a été une grande déception. Notre demande de Plan de reprise économique d’urgence n’a pas reçu de réponse satisfaisante. Etienne Tshisekedi était un opposant mais dès qu’il s’agissait de prendre en main les leviers du pouvoir, quelque chose manquait… Naturellement, son travail était saboté par Mobutu. Mais c’était un échec pour Tshisekedi…

C’est à ce moment-là que la Troïka (Etats-Unis, France, Belgique) a commencé à réfléchir aux alternatives pour remettre le Zaïre sur le bon pied… Une autre figure devait être à la tête du pays ».

Les tensions entre Mobutu et Etienne Tshisekedi sont telles, que le président révoque une nouvelle fois le gouvernement. Kengo Wa Dendo, plusieurs fois premier ministre sous Mobutu, est alors proposé comme la ‘troisième voie’ : une voie intermédiaire entre le parlement de transition et l’ancien parlement du Conseil législatif.

« Les partisans d’Etienne Tshisekedi considèrent ce choix comme une trahison de la part de Mgr Monsengwo, analyse Dieudonné Wamu Oyatambwe ».

« Pourtant, ce n’est pas moi qui ai choisi Kengo Wa Dondo », rectifie l’homme d’église.

Le Pape m’a dit que Mobutu ne méritait pas d’être écarté, compte tenu de ‘ses grands mérites pour avoir lutté contre le communisme’

« Il faut dire que la Conférence nationale a été dirigée avec beaucoup de virtuosité par Mgr Monsengwo, se souvient Willy Claes. Et donc, naturellement, on s’est orienté vers cette personnalité qui semblait être acceptée par toutes les instances participant à cette Conférence. Il avait les compétences pour éventuellement se lancer dans des élections présidentielles.

Aussi bien du côté américain, français et belge que des instances internationales, on se disait qu’il fallait essayer avec lui. Problème : comment allait réagir le Vatican si un évêque avait un mandat politique ?

Voilà qu’on me demande de recueillir confidentiellement la réaction du Vatican. J’ai donc un entretien avec le Pape Jean-Paul II, à Rome.

Pour moi ça a été une grande déception ! Le Pape m’a dit que Mobutu ne méritait pas d’être écarté, compte tenu de ‘ses grands mérites pour avoir lutté contre le communisme’. Et de m’expliquer la manière dont l’occident a utilisé la base militaire de Kamina pour faire passer les armes qui devaient servir pour lutter contre les communistes cubains, actifs aussi bien en Angola qu’en Amérique du sud… J’avais beau expliquer l’état de pauvreté et de désordre, dans lequel se trouvait le pays… Pas question de placer Monsengwo… ».

On m’a proposé de prendre le pouvoir mais je ne l’ai pas pris

De fait, d’aucuns ont reproché à Mgr Monsengwo d’avoir occupé un rôle politique, alors qu’il était un prélat. « Ma mission ne s’écartait pas de la mission d’un évêque, qui est d’aider les gens à se réconcilier et à s’entendre, je n’ai pas à me le reprocher… répond l’intéressé.

Et en effet, on m’a proposé de prendre le pouvoir, mais je ne l’ai pas pris. Il ne me revenait pas de prendre le pouvoir, ni d’entrer en lice avec les hommes politiques. Je devais préparer les esprits pour que les gens arrivent à s’entendre. Je prenais le rôle qu’autorisent les sciences sociales de l’Eglise et je m’arrêtais là… ».

En Février 1993, une rencontre de hauts fonctionnaires de la Troïka, se tient une nouvelle fois à Bruxelles. L’objectif est de mettre à l’étude les moyens d’isoler politiquement et diplomatiquement le président Mobutu.

« Pendant la transition, j’ai toujours considéré Joseph Kabila comme un allié »

« J’ai une affection particulière pour le Congo, je considère les congolais comme mes concitoyens. Je ne sais pas l’expliquer, c’est comme ça », explique Louis Michel, l’une des figures du MR, longtemps bourgmestre de Jodoigne.

L’homme semble être guidé par cet attachement viscéral. Quand il arrive aux affaires étrangères en 1999, avant d’être Commissaire européen à la Coopération internationale et à l’aide au développement, c’est lui qui remet le Congo dans l’agenda international. Avec lui, la Belgique redevient un interlocuteur de référence au sujet de l’Afrique centrale.

Son prédécesseur au ministère des affaires étrangères, Erik Derycke (sp.a), assumait une politique de désengagement vis-à-vis de l’Afrique et du Congo. Il répétait souvent à la chambre et dans les médias que l’époque du colonialisme était définitivement révolue. Son leitmotiv c’était « L’Afrique aux africains ».

« En tant que ministre, je suis redevable devant l’histoire de ce que les institutions de mon pays ont eu comme relation, pour le meilleur et pour le pire, avec leur ancienne colonie. Et donc se désintéresser à ce point, faire comme ça si n’existait plus, faire comme si nous n’avions aucune sorte de redevabilité, aucun devoir vis-à-vis de ce pays, c’est une forme de déni de responsabilité politique qui ne fait pas partie de mon ADN, s’insurge Louis Michel. Je pense qu’il fallait au moins intervenir diplomatiquement ».

De fait, Louis Michel fait en sorte qu’à chaque réunion du Conseil européen ou des Nations-Unies, la RDC soit à l’ordre du jour dans l’agenda international.

« Je pense que si je n’avais pas fait ça, on n’aurait pas réussi à mettre fin à la deuxième guerre du Congo (1998-2002), avec l’accord de paix de Sun City. On n’aurait pas réussi à organiser des élections démocratiques en 2006… ».

L’objectif est de mettre la main sur les richesses du pays en occupant chacun un territoire

Cette deuxième guerre du Congo est déclarée en août 1998, par une rébellion composée de trois grands mouvements. Le RCD (Rassemblement congolais pour la démocratie) basé à Goma à l’Est du pays et qui est soutenu par le Rwanda. Le MLC (Mouvement de libération du Congo) dont le chef est Jean-Pierre Bemba, dans le nord-ouest du pays avec le soutien de l’Ouganda. Quant au troisième mouvement, une autre branche du RCD, il est basé à Kisangani (nord-est) sous la protection de l’armée ougandaise.

Face à ces belligérants qui occupent la moitié du territoire, Laurent-Désiré Kabila tente de résister avec le soutien notamment du Zimbabwe. Au total, neuf pays de la région sont impliqués dans cette ‘Première guerre mondiale africaine’.

« L’objectif de ces groupes de belligérants n’est pas tant de mettre fin au pouvoir de Kabila, explique Bob Kabamba, politologue, que de mettre la main sur les richesses du pays en occupant chacun un territoire. Ainsi dans le Nord, l’Ouganda a accès aux ressources, tels que café, bois, or, diamant. A l’Est et au sud du pays, le RCD a accès au coltan, cassitérite, diamant, or. Quant au Zimbabwe qui soutient le président Kabila, il a accès aux diamants. L’Angola, aux gisements de pétrole … ».

En un an, cette guerre sanglante provoque la mort de centaines de milliers de personnes. Le pays s’enfonce dans la misère.

C’était une des grandes expériences de ma vie où j’ai eu peur

Le 16 janvier 2001, Laurent-Désiré Kabila est assassiné par son garde du corps qui est lui-même abattu.

« Selon la version officielle, cet assassinat est un coup d’état qui vise à placer à la tête du pays Eddy Capen, l’officier supérieur qui était chargé de la garde du président Kabila, précise Bob Kabamba. Mais derrière cet assassinat, on suppose qu’il y avait un enjeu autour des mines de diamants, seul secteur qui permettait au régime de Kabila d’avoir des ressources financières et de faire fonctionner l’Etat. Ceux qui se sont sentis lésés dans la répartition de ces richesses ont fomenté l’assassinat de Laurent-Désiré Kabila ».

Après de longues hésitations au sein du gouvernement, Louis Michel décide d’assister aux funérailles du défunt, à Kinshasa. L’ambiance est particulièrement tendue. Les sentiments à l’égard de la Belgique sont plutôt hostiles.

« C’était une des grandes expériences de ma vie où j’ai eu peur, raconte Louis Michel. Il y avait un sentiment anti-belge exacerbé. Je n’oublierai jamais…. Dans une Jeep blindée, j’ai dû avancer tant bien que mal avec ma délégation. Des citoyens congolais s’accrochaient à la jeep, en crachant dessus… Le climat anti-belge était très exacerbé ! En même temps, c’eut été une faute grave si nous n’y étions pas allés « .

Quand Joseph Kabila remplace son père au pouvoir, il n’a aucune légitimité

Contre toute attente, l’entourage du président défunt choisit Joseph Kabila pour remplacer son père au pouvoir durant une période de transition, le temps d’organiser des élections.

« Quand Joseph Kabila remplace son père au pouvoir, il n’a aucune légitimité, se souvient Louis Michel. Lorsque je l’ai rencontré à l’enterrement, j’ai trouvé en face de moi un homme très jeune, très timide, introverti… J’ai d’ailleurs été effrayé par sa timidité et son manque d’assurance.

Par la suite, je l’ai pris sous mon aile. J’ai bien compris qu’il avait besoin de légitimité. Il faut dire qu’on n’avait personne d’autre avec qui discuter. Et je pense l’avoir beaucoup aidé, avec notamment Jacques Chirac qui l’a invité à Paris… On l’a fait voyager pour lui donner de la légitimité internationale.

J’ai été fort critiqué pour cela, par des congolais qui estimaient que je légitimais un homme qui n’était pas élu. C’est vrai ! ».

Pourtant, s’il n’a pas d’expérience politique, et encore moins l’envergure d’un chef d’Etat, Joseph Kabila possède un certain nombre d’atouts, note Bob Kabamba. « C’est un militaire, il a été nommé par son père chef d’état-major adjoint, il a mené plusieurs fronts, notamment la 2e guerre. De plus, il connait la plupart des belligérants contre qui il a été en guerre, notamment les militaires du Rwanda et de l’Ouganda.

Dans le même temps, le chef du MLC Jean-Pierre Bemba et du RCD se disent qu’avec un président si jeune et si inexpérimenté, pas de doute, ils gagneront cette guerre.

Finalement c’est Joseph Kabila qui les a tous eus… ».

Pendant la transition, j’ai toujours considéré Joseph kabila comme un allié

Louis Michel joue un rôle très concret dans la mise en œuvre d’une solution politique, pour mettre fin à cette guerre. Avec des acteurs clés de la communauté internationale, il propose à Joseph Kabila de mettre en place la formule ‘1+4’ : une configuration au sommet qui réunit à la fois Joseph Kabila en tant que président et quatre vice-présidents, parmi les anciens belligérants.

« La difficulté, c’est qu’au départ, Kabila ne voulait pas de quatre vice-présidents, se souvient Louis Michel. Il fallait le convaincre. Je me souviens d’une réunion à Dakar où l’on a travaillé toute la nuit pour tenter de mettre au point cette solution et réussir à le convaincre. Finalement il a accepté l’idée.

Ensuite, il a tout fait pour que ça fonctionne. Pendant la transition, j’ai toujours considéré Joseph Kabila comme un allié. Il donnait le sentiment de vouloir donner une chance à ce modèle ».

« Joseph se montre malin, car au lieu d’aller dans une dynamique de confrontation, il utilise sa faiblesse comme une force, analyse Bob Kabamba. Il accepte les accords qui avaient été refusés par son père, les accords de Lusaka conclus en 1999 et qui organisent un partage du pouvoir. Dans un premier temps, il accepte la balkanisation. Jean-Pierre Bemba va d’ailleurs gérer son fief comme un état. Pareil pour le RCD.

Progressivement, des dissensions apparaissent dans ces mouvements qui finissent par s’affaiblir… Et c’est Joseph Kabila qui en sort gagnant « .

Les tractations politiques internationales débouchent sur l’accord de paix de Sun City, en 2002. La période de transition politique, rondement menée, débouche sur des élections présidentielle et législatives, en 2006.

Ce sont les premières élections libres et démocratiques du Congo…

« Ces élections sont le résultat d’un accompagnement forcé par la communauté internationale, explique Bob Kabamba. Elle a aidé à identifier les électeurs, apporté 90% du financement, envoyé sur place des missions observations, apporté un soutien juridique pour que ces élections soient pluralistes et se passent dans les meilleures conditions »…

Joseph Kabila remporte l’élection présidentielle contre Jean-Pierre Bemba, son principal rival. Malgré quelques irrégularités observées, les résultats de ces élections sont jugés fiables.

Une fois élu, j’ai eu le sentiment que Joseph Kabila était devenu quelqu’un d’autre

Par la suite, le geste n’est pas passé inaperçu, Joseph Kabila a pris ses distances avec Louis Michel, sans qu’on en connaisse les raisons exactes.

« J’ai constaté avec le temps, qu’il s’est mis à grandir et à devenir lui-même un politique…et peut-être un peu trop, constate Louis Michel. Une fois élu en 2011, j’ai eu le sentiment que c’était devenu quelqu’un d’autre et que par moment, il était en lévitation. Il s’est mis à écouter des conseillers qui lui ont mis en tête qu’il était un grand président, parce qu’il était à la tête d’un grand pays. Or ce n’est pas comme ça que ça marche… Je reconnais qu’il était devenu beaucoup plus difficile d’analyser, avec lui, certaines situations ».

Si la communauté a réussi à mettre fin à cette deuxième guerre du Congo, elle n’a pas réussi à mettre un terme aux violences qui persistent à l’Est de la RDC.

Depuis plus de 20 ans, les deux provinces du Kivu sont la proie de nombreux groupes armés, qui se font et se défont au gré des conflits, sur fond de pillages. Presque chaque semaine, des viols et des meurtres sont commis en toute impunité.

A ce jour, ni le pouvoir à Kinshasa, ni les pays frontaliers, ni les casques bleus n’ont réussi à y établir la paix.

Source : RTBF.BE

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