Les chemins escarpés de Facebook sur l’imaginaire social

«Le défi de la communication est moins de partager quelque chose avec ceux dont je suis proche que d’arriver à cohabiter avec ceux beaucoup plus nombreux dont je ne partage ni les valeurs, ni les intérêts. Il ne suffit pas que les messages et les informations circulent vite pour que les Hommes se comprennent mieux. Transmission et interaction ne sont pas synonymes de communication». (Dominique Wolton)

De nos jours, la technologie occupe une place d’exception dans notre vie quotidienne en s’affirmant par la création la plus originale de l’esprit humain. L’organe adéquat de la valeur technique pénètre sans cesse notre esprit en ayant une existence dans la pensée de chaque citoyen. Au fil des ans, cette matière intelligible bifurque dans le concept de réseaux sociaux qui valorise l expérience empirique de l’outil internet. Avant d’esquisser la problématique des réseaux sociaux, il serait judicieux de structurer cet exposé en deux phases.

La première sur la problématique de la valeur technique dans les sociétés actuelles et en deuxième lieu se focalisera sur l’impact des réseaux sociaux dans l’imaginaire social. La mise en exergue de la valeur du travail apparaît pour le sujet humain comme étant une conquête de l’autonomie par la médiation de la technique de l’outil et son développement ne s’est pas limité à valoriser un besoin mais il a pu libérer les citoyens du domaine du besoin. Il serait impérieux d’affirmer que la nature stable de la dimension culturelle avec son mécanisme évolutif qu’apparaît comme le disait le sociologue Edgar Morin «la seconde et vraie nature humaine» par le biais de ce socle, l’être humain a pu trouver sa propre définition.

Devant l’essence culturelle continuellement mouvante l’invention du progrès technique introduit une double médiation «entre lui et la nature puisqu’il fabrique des outils à fabriquer des outils».Ceci dit, cette intelligence fabricatrice de la technologie est sujette à caution. De ce fait, l’aspect moderne de la technologie et son efficacité «sur la maîtrise de la nature» nous permet de comprendre un second aspect du problème lié aux enjeux moraux du progrès technique. Par la domination idéologique de la technique nous pourrons voir que ce dernier ne cesse de jouer un rôle corrupteur beaucoup plus profond dans notre civilisation comme le disait le philosophe Martin Heidegger «la menace qui pèse sur l’homme ne provient pas en premier lieu des machines et appareils de la technique dont l’action peut éventuellement être mortelle.

La menace véritable a déjà atteint l’homme dans son être. Le règne de l’arraisonnement nous menace de l’éventualité que puisse être refusé à l homme de revenir à un dévoilement plus originel et d’entendre ainsi l’appel d’une vérité initiale». La capacité à faire produire la technologie nous plonge dans un délire qui nous fait perdre le sens même de notre présence dans le monde. En cela nous rejoignons l’analyse de Marcuse qui disait dans l’homme unidimensionnel que la société s’est produite «dans un ensemble de choses et de relations qui étaient de plus en plus techniques y compris qu’on a utilisé l’homme techniquement. La rationalité technologique et scientifique et l’exploitation de l’homme sont liées l’une à l’autre dans des formes nouvelles de contrôle social».

Dans ce cas de figure, nous constatons à l’instar de certains philosophes et sociologues tels que Arendt, Habermas qui mettent en avant «la façon dont l’idolâtrie de la technique modifie le rapport de la société à l’individu et de l’individu à la société qui fait penser que le tout doit être pensé en machine». Pensons à titre d’exemple, l’arrogance dogmatique des réseaux sociaux qui utilisent la raison technologique. La communication «par voie informatique laisse apparaître une tendance à la prééminence de la «raison connectique», elle-même soumise aux exigences de l’omniprésente rationalisation économique». Il est indéniable de voir que le terme «réseaux sociaux» devient de plus en plus à la mode en «suscitant une effervescence médiatique et communicationnelle» tout en mettant en relief «une apparente indépendance» qui se focalise sur «le court termisme» propre au «corpo rate».

Cette configuration laisse penser que le champ communicationnel demeure continuellement instrumentalisé et marginalisé par la prééminence de la ressource libérale. Devant une communication qui n’est pas exempte de domination en mettant en avant une entente manipulée, comment peut-on penser à une condition d’autonomie ? Dans ce cas de figure, les réseaux sociaux peuvent développer chez l’individu un autisme social entraînant «l’effritement» de solidarité.

Le contact digital au détriment du relationnel

L’acceptation courante de la technologie n’est pas sans impact direct sur notre vie. La technologie et le progrès servent les humains et sont partie intégrante de son quotidien mais nous ne devons pas ignorer les inconvénients qu’ils peuvent susciter, car le progrès commence à dépasser l’homme et finira par le soumettre… En déambulant devant les cafés bondés, un fait surprenant attire notre attention, tout le monde est accroché à son appareil, mobile, tablette, ils sont presque tous connectés. «Quelle est l’utilité de se rassembler autour d’un café si on ne peut pas communiquer», nous dira un sexagénaire. Effectivement, le corps présent mais l’esprit ailleurs. Cette dépendance qui déshumanise les hommes, sera la conséquence de ce progrès qui a aussi des côtés négatifs qui risquent de détériorer une société fragile.

La technologie joue un rôle patent dans le façonnement du confort personnel, en intervenant à plusieurs niveaux aussi bien dans la vie personnelle que professionnelle. Ceci dit, l’accroissement des atouts technologiques ne cesse d’envahir l’espace public en étant au cœur de l’identité sociale où chaque individu se doit de consacrer une énergie croissante à la détermination des domaines d’utilité technologique. En effet, cette mise en perspective technologique s’aggrave au fronton de l’institution sociale. L’utilisation de cette technique est bien cette étoile qui guide la population dans le ciel normatif du confort personnalisé.

Au fil des ans, cette heureuse consécration du progrès se révèle comme «la langue d’Esope» qui met en exergue une dialectique contradictoire du rôle du déploiement technologique qui obéit aux injonctions de la «dépossession cognitive» chez l’espèce parlante. Cette imbrication du progrès dans le quotidien, engendre un degré croissant de complexité et d’instabilité des normes dans le comportement humain, directement dépendant, en le plongeant dans une forme d’autisme social. Le décryptage de la fugacité permanente n’est pas sans conséquence sur l’instrumentalisation des rapports sociaux impliquant la présence intempestive de la manipulation digitale qui dame le pion au processus d’échange.

Cette évolution vers le digital favorise en soi une atomisation du corps social qui peut être un fourre-tout commode pour expliquer les tenants et les aboutissants de la modernité technologique au détriment de la modernité culturelle pour accentuer les facteurs de «désubjectivation du sujet». Le très peu de dynamisme qu’entraîne parfois les échanges digitales au détriment du relationnel démontre que toute la population passe de l’incitation/obligation selon un dosage qui privilégie «des routines d’obéissance». Comme le soulignait le sociologue Lucien Sfez: «Les idéologies sociales et politiques étant mortes, nous serions en train de verser dans une utopie technologique quasi-totalitaire, diffusée insidieusement par des scientifiques qui parviennent à rendre réelles des techniques ou des pratiques inspirées de la science-fiction. L’utopie technologique consiste à croire que les nouvelles technologies vont améliorer l’homme lui-même».

Enfin, à travers cet aperçu succinct sur l’invasion technologique dans la vie quotidienne, chaque individu note à son niveau un dépérissement du maintien de logiques sociétales fortes qui favorisent une quiétude morale, loin de toute forme d’autisme social qui est en passe de gangrener le milieu social. Quel impact a le réseau Facebook sur l’imaginaire social algérien qui incite à l’enchantement de la technique ? Dans cette lignée, comment peut-on valoriser la communication via le réseau social dans un imaginaire standardisé «autonomie contrôlée». L’utilisation de Facebook peut avoir un effet négatif car elle traduit dans son sein une vacuité de sens accentué par la frustration qui accroît l’incommunicabilité dans le milieu social ; dans ce cas de figure, l’outil Facebook devient un purgatoire d’évasion pour déverser son interdit édicté par un refoulement. Il faudrait dire que pour rendre l’utilisation efficiente, il serait judicieux de revoir la notion communicationnelle qui reste continuellement dominée par l’interdit de penser.

Qu’en est-il de la communication dans la société algérienne?

Le paysage sociopolitique est confronté à une pluralité de fléaux qui n’est pas sans incidence sur la vie psychique de l’individu. Cette atomisation du corps social démontre journellement que la question communicationnelle est semblable à un périple semé d’embûches à cause du musellement de subjectivité qui fait le lit à la «désémancipation sociale». «Même la conception de l’amitié devient plus quantitative que qualitative. Il ne s’agit plus de nouer un lien intime avec quelques personnes. Au contraire, il faut désormais accumuler un grand nombre d’amis, même si on ne les rencontrera jamais. Surtout, des utilisateurs recherchent des anciennes connaissances ou des amis sur Facebook pour combler un vide affectif.

Dans notre société moderne, le nombre de confidents et de véritables amis ne cesse de diminuer. Les réseaux sociaux. Facebook apparaît également comme le reflet du narcissisme qui caractérise notre époque moderne. «Le site agirait comme un miroir où la découverte des profils d’autrui, des groupes de fans, n’aurait pour but final que la contemplation de soi et la constitution d’un profil toujours plus parfait», observe Julien Azamux, semblent donc se développer sur le terrain d’une solitude qui s’accentue». Comment mettre en relief les réseaux sociaux dans un système où tout est enchevêtré politique religieux, communication interdit, déferlement de frustration ambiante, narcissisme etc…

Dans cette perception ankylosée par le raisonnement alternatif libération autoritarisme, l’outil Facebook en particulier favorisera une illusion d’un moment d’échange fructueux pour se libérer de l’emprise hégémonique qui guide les esprits. Prenons exemple de la presse écrite. Comme l’a souligné le’’ journal TSA, ‘’la presse algérienne subit une des plus graves crises depuis son existence. Il est illogique de mettre cet état de fait sur le compte de la crise économique quand on sait qu’il y a plusieurs autres paramètres qui participent à la mise à mal de toute une corporation.’’ Il est vrai que l’Anep, touchée par la crise, réduit son budget d’une manière drastique. La publicité se raréfie dans les colonnes de la presse écrite ou électronique. A ce rythme, la presse risque tout simplement de disparaître. C’est un signe de mauvais augure qui se profile en ce début d’année 2017.

Ce déclin progressif et imminent des médias en Algérie n’est pas la conséquence de la crise seulement mais de la généralisation de l’ère du numérique. Facebook a bouleversé la donne en matière d’information. Les annonceurs préfèrent les réseaux sociaux pour diffuser leur programme publicitaire. Ils sont nombreux à avoir choisi facebook qui par sa grandeur et son efficacité permet d’offrir des prix compétitifs et surtout d’avoir un impact sur la clientèle concernée. Les exemples sont édifiants pour montrer à quel point les réseaux sociaux sont avantageux et rentables en terme de publicité ; il ne faut pas négliger le nombre croissant d’internautes qui à la longue, va anéantir les médias si aucune mesure salvatrice n’est prise.

Face à une presse moribonde et en voie d’extinction, il serait urgent de trouver des solutions rapides et efficaces afin de lui redonner sa place dans la République. Enfin, pour pouvoir utiliser les réseaux sociaux de façon efficiente, il serait indispensable de revigorer l’âme communicationnelle en premier. Cette action socialisante pourra permettre à l’individu de se débarrasser des entorses de la rationalité instrumentale qui trouve refuge dans le calcul effréné.

Le Carrefour d’Algérie

Tags : Algérie, médias, presse, journaux, Facebook, Twitter, Whatsapp, information, communication,

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