Le dégonflement de la bulle du schiste

Au plan économique, un événement capital s’est produit récemment qui dans le contexte actuel de pandémie a manqué de passer inaperçu : la déclaration de faillite de Cheasapeake Energy, l’entreprise américaine pionnière dans la production de pétrole et de gaz de schiste. Cette faillite n’est pas seulement celle d’une entreprise mais celle d’un pan entier de l’industrie pétrolière. Et pour cause, elle ne commence pas une série de disparitions d’acteurs recourant à la fracturation hydraulique, mais la termine plutôt, même s’il en est encore qui restent en activité, mais probablement pour pas longtemps.

La cascade de banqueroutes dans ce secteur, sous le poids de dettes accumulées impossibles à rembourser, ne remonte pas au déclenchement de l’épidémie du Covid-19, et par suite de la chute drastique de la demande en produits énergétiques à l’échelle mondiale, mais à des années auparavant.

Cheasapeake a commencé sa carrière en 1989, avec un capital de départ de 50 000 dollars seulement, mais elle n’est devenue une firme pesant des dizaines de milliards de dollars que plus tard, au lendemain de la crise financière de 2007/2008. Jusqu’alors, elle n’a fait somme toute que vivoter. Elle n’aurait jamais pris son envol sans l’espèce de révolution en matière de politique monétaire survenant dans tout l’Occident et se traduisant à la fois par des taux d’intérêt confinant à zéro, et une politique d’assouplissement quantitatif (quantitative easing), c’est-à-dire de création monétaire à un niveau inconnu jusque-là.

Chesapeake et avec elle toute l’industrie du schiste ont prospéré dans la crise. Et pas n’importe quelle crise, puisque celle qui l’a propulsée, elle en particulier, vers les cimes est la plus grande après celle des années 1930. La particularité de l’exploitation du pétrole non conventionnel, c’est qu’elle carbure à la dette. Le prix de ses actions en Bourse monte en flèche, mais sur la base d’une dette qui va s’étendant au lieu de se rétrécir avec le temps. Bien des analystes, dont Thomas Porcher en France, avaient dès le départ attiré l’attention sur ce caractère spéculatif congénital, non pas conjoncturel mais au contraire structurel de cette industrie.

Dès ce moment, ils avaient parlé de bulle du schiste, pour quelques-uns d’entre eux tout au moins. Il convient aujourd’hui de leur rendre cette justice. Ils avaient vu juste alors même que tout semblait leur donner tort. Aujourd’hui que cette bulle éclate, le souci des Etats américains où la fracturation a été le plus pratiquée, le Texas, le Nouveau Mexique, les Dakota, la Pennsylvanie, n’ont plus qu’une seule crainte : que les opérateurs plient bagage sans avoir au préalable réhabilité le sol qu’ils ont retourné et pollué des années durant. Car ce ne serait pas la première fois que des entreprises de renom se dérobent à leurs devoirs vis-à-vis de l’environnement après en avoir tiré ce qui seul les intéressaient.

Chesapeake est la première et la plus fameuse de ces entreprises américaines qui pendant quelques années à partir de 2008 ont fait croire aux Etats-Unis que non seulement ils avaient retrouvé leur passé de grande puissance pétrolière, mais qu’ils passaient devant les plus grands producteurs d’aujourd’hui, la Russie et l’Arabie saoudite. Que grâce à elles ils sont devenus auto-suffisants au plan énergétique. Mieux : qu’ils pouvaient se remettre à exporter du pétrole, comme au bon vieux temps. Ce rêve lui aussi est parti en fumée avec la faillite de Chesapeake.

Le Jour d’Algérie, 15 jui 2020

Tags : Etats-Unis, gaz de schiste, Chesapeake,

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