La realpolitik de Trump : Ça commence en Libye mais ça finira où ?

Par Maâmar Farah
farahmadaure@gmail.com

Avec Trump, les choses ne sont plus comme avant. L’Europe, à force de se cacher derrière le bellicisme américain et d’en tirer les dividendes sur le plan économique, ne sait plus à quel saint se vouer en ces temps où l’armée US n’est plus là pour partir en éclaireur de la grande civilisation occidentale là où d’autres forces essayent de la contester.

L’affaire libyenne reconfigure la scène internationale et met à nu les faiblesses des uns et l’opportunisme des autres.
Trump l’a promis durant sa campagne et les Européens l’ont peut-être mal écouté. Il ne fera pas de nouvelles guerres, ne jouera pas à la superpuissance régentant les affaires du monde. Il se plaçait en situation radicalement opposée à ce qui a fait l’Amérique de la fin du XXe siècle et du début du XXIe.

L’interventionnisme US dans tous les conflits, son omniprésence aux quatre coins du monde, au nom d’un «droit» que lui confèrent ses statuts de première puissance et de plus grande démocratie, se sont en effet accrus après la disparition de l’URSS. Jamais les États-Unis n’ont autant mérité leur titre de gendarme du monde qu’au cours de cette période où la mondialisation, menée au pas de course, a donné des ailes à leur politique militariste. Que ce soit sous le règne de la nouvelle droite ou sous celui des démocrates droit-de-l’hommistes guerriers, que ce soit pour le pétrole ou pour soutenir l’expansionnisme d’Israël, la politique agressive des États-Unis a causé la mort de millions d’êtres humains et détruit des pays entiers. Elle a installé le chaos et aucune démocratie réelle n’a vu le jour là où elle est passée. Pourtant, c’est au nom de la démocratie que les Américains interviennent généralement. Mais nul n’est dupe pour croire que ce n’est pas le pétrole qui les fait courir et que la cause démocratique n’est nullement inscrite dans leur programme militaire.

Ce faisant, les différents pouvoirs qui semblent a priori porteurs de projets distincts, parfois même présentés comme contradictoires, servent les mêmes intérêts du complexe militaro-industriel et d’un État profond incrusté dans la bureaucratie et les services secrets et fonctionnant comme une véritable mafia. Trump est l’ennemi mortel de ces forces antagonistes en apparence mais qui restent solidaires entre elles. On vient de le voir clairement avec le regroupement des démocrates et de certains républicains influents dans un front anti-Trump très large. Quand Bush, Collin Powell et tant d’autres disent qu’ils vont voter Joe Biden, ça en dit long sur les reconfigurations en cours sur le plan politique à Washington.
En Libye, la politique de repli de Trump a laissé le champ vide à de nouvelles forces «interventionnistes» qui s’installent dans une région longtemps à l’abri des guerres idéologiques et des conflits armés de ces dernières années. Et on ne va pas quand même reprocher à Trump son réalisme en Libye. Trop habitués à dénoncer l’impérialisme américain, il nous faudra réviser nos concepts et accepter de parler désormais d’impérialismes turc et russe ! Ni la France, ni l’Europe n’ont su réagir à temps pour réparer les dégâts occasionnés par Sarkozy et l’OTAN. Cette situation nouvelle pose d’ailleurs sérieusement la question existentielle même de l’organisation atlantiste qui, à la lumière du nouveau rôle américain, ne semble plus maîtriser son destin. Voilà un pays membre, la Turquie, qui agit en cavalier seul et contre l’avis des autres partenaires.
Quant au reste des forces occidentales, il leur faudra du temps pour retrouver la bonne direction depuis que l’Amérique a décidé de s’occuper de ses propres affaires. Forcer sur les vieilles querelles idéologiques et continuer à cibler la Russie est une pure perte face aux nouveaux défis.
Un monde nouveau est en train de voir le jour. Un monde reconfiguré par les éveils des consciences populaires suite à la pandémie de Covid-19 qui a montré à de nombreux peuples que leurs nations n’avaient de super-puissance que le nom. Monde nouveau sur les ruines de l’ancien qui prend forme en Libye, avec de nouvelles formes d’impérialisme dont on ne connaît pas les limites. Et si l’on s’en tient aux précédents irakien et syrien, l’avenir de la zone Afrique du Nord-Sahel ne semble pas rose. Les milliers de mercenaires et de terroristes débarqués par les forces en présence vont déplacer l’axe des nouveaux conflits en Afrique du Nord.

Trump observe et maintient sa position de neutralité. Mais ni l’occupation turque ni la présence russe ne constituent un motif de satisfaction pour lui. Cette position américaine, qui augure d’un nouveau rôle plus constructif des États-unis, est à considérer dans un contexte plus large marqué par les retraits des forces US d’Irak, de Syrie et d’Allemagne, même si certaines unités ont été réduites et le renseignement restent sur place. On peut dire que Trump a tenu parole. Sauf que…

Le mauvais génie de Trump est son gendre Kuchner, un sioniste de la pire espèce, qui l’influence fortement sur le dossier palestinien. Le plan de Trump dans le conflit israélo-palestinien est une fumisterie, il sert les intérêts des faucons de Tel-Aviv et réduit le pouvoir palestinien à une force auxiliaire. C’est un plan très dangereux qui met à plat les efforts de paix de ces dernières décennies. En corollaire, l’exacerbation du dossier iranien semble être un prolongement de cet alignement pro-israélien de l’équipe Trump qui va jusqu’à comploter contre le pouvoir socialiste du Venezuela.
Ceci est le point noir de la politique étrangère de Trump qui a essayé, tant bien que mal, de tirer l’Amérique des eaux boueuses de tant de conflits et de lui éviter de s’enfoncer dans de nouveaux sables mouvants. Mais comme Joe Biden est annoncé comme vainqueur, l’Amérique va certainement repartir en guerre contre les «méchants». Peu importe qui ils sont, où ils sont. L’essentiel sera alors de relancer la machine de la guerre…
M. F.

Le Soir d’Algérie, 28 juin 2020

Tags : Libye, Trump, Etats-Unis,

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