En Libye la paix c’est possible… si Erdogan le veut

Sous la pression de l’Europe, mais en premier lieu de la France, il faut bien le reconnaître, la Turquie a arrêté des forages qu’elle a entrepris en mer, dans lesquels la Grèce voyait une violation de ses eaux territoriales. Ce seul exemple laisse penser qu’il ne faut pas désespérer de la capacité du pouvoir turc à analyser correctement une situation, puis à vouloir s’en dégager s’il parvient à la conclusion que ses développements comportent des dangers pour ses intérêts vitaux. Seulement voilà, ce comportement chez lui n’est pas univoque. Il peut tout aussi bien être interprété comme un abandon définitif de son expansionnisme maritime au détriment de ses voisins méditerranéens et notamment de la Grèce, que comme une sage précaution de sa part prise en vue de lui épargner d’avoir à se garder dans la suite des événements de plusieurs côtés à la fois. Déjà qu’il a suffisamment à faire sur la rive sud de la Méditerranée, c’est-à-dire en Libye, où il risque d’entraîner son pays dans une guerre avec l’Egypte, pour peu qu’il mette à exécution sa menace de lancer les forces de Tripoli sur Syrte, ce serait pour le moins fort imprudent de sa part d’ouvrir un deuxième front sur la rive nord, en se mettant le cas échéant à dos une bonne partie de l’Europe. Viendra sûrement un temps où l’on saura qu’elles sont en l’occurrence ses véritables intentions. En attendant, contentons-nous d’en relever l’ambiguïté fondamentale.


Mais que cela toutefois n’empêche personne d’espérer de sa part une attitude de même inspiration de ce côté-ci de la Méditerranée. La Turquie peut en effet s’engager dans une politique pour ainsi dire de désescalade avec l’Egypte et qui soit aussi porteuse que celle qu’elle vient d’initier avec la Grèce. Concrètement, il lui suffirait pour cela d’annoncer qu’elle cesse de faire de la reprise de Syrte par Tripoli la condition sine qua non du retour à la table des négociations. Une déclaration en ce sens de sa part ferait d’ailleurs un plus grand effet que la décision prise brusquement par elle de respecter l’intégrité des eaux territoriales grecques.

Cette dernière n’a guère fait les grands titres des journaux, alors que l’abandon par elle du préalable du retour de Syrte dans le giron de Tripoli n’y manquerait probablement pas. Et pour cause, ce n’est pas en Méditerranée du nord que la guerre menace le plus nettement aujourd’hui mais en Méditerranée du sud. Même si la Grèce a clairement fait savoir de quel côté elle se rangerait si celle-ci venait à éclater. De sorte que cette guerre ne serait ni seulement libyenne, ni seulement africaine ou maghrébine, elle serait méditerranéenne, et par la même occasion européenne.

Elle prendrait inévitablement la forme d’un embrasement s’étendant à toute une région, d’une conflagration par conséquent, dont personne ne sortirait indemne, pas plus les parties qui l’auront provoquée que celles qui l’auront subie. Il ne tient qu’à la Turquie d’en faire faire l’économie à la Libye, à la Méditerranée et au monde. Elle n’aurait pour cela qu’à annoncer qu’elle ne conditionnait plus la paix à la reprise de Syrte et d’al-Juffra par le gouvernement de Tripoli.

Elle ne ferait d’ailleurs en cela que se mettre en accord avec ses propres déclarations sur l’impératif de préserver dans tous les cas de figure l’unité territoriale et politique de la Libye. Si tel est le véritable but poursuivi par elle, la paix est non seulement possible dès à présent, mais rarement elle l’aura été à ce point. Elle y aurait d’ailleurs été pour beaucoup. Sans son intervention en effet aux côtés du GNA, Tripoli serait tombé. Il n’y aurait même pas eu besoin dans ce cas de relancer les pourparlers entre Libyens. Tobrouk aurait pris Tripoli, mettant du même coup fin à la crise libyenne.

Le Jour d’Algérie, 1 juil 2020

Tags: Libye, GNA,

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *