Bouteflika devant la Justice : Tebboune exclut la perspective

Le président Tebboune s’est scrupuleusement gardé de parler du l’ex-président Bouteflika. Ni en bien, ni en mal. Et Dieu sait qu’il avait de très bonnes raisons de lui régler son compte pour l’humiliation qu’il lui avait infligée en le virant à la hussarde de son poste de Premier ministre, alors qu’il n’avait même pas eu le temps de prendre ses marques au Palais du Gouvernent.

A peine un peu plus d’un mois de Primature, puis fin de mission pour Tebboune, appelé à faire les passations avec Ouyahia avant de rentrer chez lui pour ruminer son infortune. Il aura fallu attendre son élection le 12 décembre, à la magistrature suprême et surtout son discours d’investiture pour trouver chez Tebboune une allusion à son prédécesseur en demandant aux institutions officielles et à la presse de ne plus le qualifier de « Son Excellence »(Fakhamatouhou), un qualificatif usé et abusé au profit de l’ancien Président, au point d’ailleurs de prendre une connotation péjorative, voire même infamante.

Dans ses multiples interventions, depuis son élection, la même règle est rigoureusement observée par Tebboune qui, en pointant les dérives absolutistes de son prédécesseur, parle toujours à l’indéfini en évoquant « l’ancien régime ». Mais jamais au grand jamais le nom de Bouteflika, devenu tabou dans la bouche de Tebboune. En tous cas jusqu’ à hier soir.

Dans son entretien avec France 24, le président Tebboune parle enfin de l’ancien président déchu, mais sans pour autant le citer nommément. Ce qui n’est pas sans une signification qui relève d’ailleurs plus de la psychologie que de la politique. Tebboune parle de Bouteflika en réponse à la question du journaliste sur sa non-convocation par la Justice, alors que ses deux ex-Premiers ministres et autres ministres lourdement condamnés pour corruption, ont réclamé sa présence au tribunal, en sa qualité de donneur d’ordre. « C’est à la justice de faire son travail (…) la justice s’est prononcée, si la justice le demande, mais pour le moment il n’en est pas question », répond-il.

Inversement, on sent chez le président Tebboune une rancune à l’égard d’Ouyahia et Sellal en estimant que les faits pour lesquels ils purgent de lourdes peines « sont avérés, ne venant pas d’une injonction politique quelconque ».Et enfonce le clou en ajoutant « je peux vous donner un ordre pour passer un marché, mais vous en profitez pour abuser », a-t-il asséné en laissant clairement entendre que Ouyahia, Sellal et les autres ministres auraient profité des ordres donnés.

Et quid du cinquième mandat? « Je tiens à lever une équivoque, je n’ai jamais été favorable pour le cinquième mandat », a-t-il tenu à apporter la précision. « L’histoire du cinquième mandat a commencé en 2018 et moi j’étais déjà éjecté, j’étais chez moi », a-t-il rappelé en quelques mots, suivis d’un sourire entendu. « Le cinquième mandat était une aberration, je l’ai approché en tant que Premier ministre (NDLR Bouteflika), il n’avait plus l’usage de la parole, il ne pouvait plus parler », admet-il en ajoutant qu’on ne lui a pas demandé son avis sur le cinquième mandat qui était devenu comme une obsession politique nationale.

A travers les propos du président Tebboune, on est tenté d’inférer que la perspective de voir Bouteflika au tribunal, ne serait-ce qu’à titre de témoin est exclue. Pour autant il ne manque pas d’afficher sa distance par rapport à lui pour ne pas devoir assumer le poids de son héritage politique, alors qu’il se veut comme l’augure d’une « Algérie nouvelle »

H.Khellifi

L’Est Républicain, 6 jui 2020

Tags : Algérie, Abdelmajid Tebboune, Abdelaziz Bouteflika, Ahmed Ouyahia, Abdelmalek Sellal,

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