La génération de mai 1968 est-elle laxiste avec la pédophilie ?

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Les soixante-huitards sont-ils complaisants avec la pédophilie ? C’est la question au cœur des Idées Claires, notre programme hebdomadaire produit par France Culture et franceinfo destiné à lutter contre les désordres de l’information, des fake news aux idées reçues.

Après le livre de Vanessa Springora, Le Consentement, qui revenait sur la nature pédophile de sa relation avec Gabriel Matzneff, et plus récemment La Familia grande de Camille Kouchner qui révèle les relations incestueuses de son beau-père Olivier Duhamel avec son frère jumeau, reviennent régulièrement des accusations en laxisme voire en permissivité de la pédophilie chez les soixante-huitards. C’est une certaine élite, des intellectuels de gauche, qui est particulièrement visée.

Anne-Claude Ambroise-Rendu, historienne, autrice de L’histoire de la pédophilie (éditions Fayard, 2014) est l’invitée de Nicolas Martin.

Anne-Claude Ambroise-Rendu : « Je n’utiliserais pas, en ce qui me concerne, le terme de laxisme. Je dirais qu’une fraction de cette génération, en développant un discours de libération à l’endroit de la sexualité, a ouvert en quelque sorte la porte à la possibilité pour tous ceux qui revendiquaient la possibilité d’avoir des relations sexuelles avec des enfants, leur a donc donné, en quelque sorte, la permission de s’exprimer. »

Comment en est-on arrivé à questionner une sexualité chez l’enfant ?

Anne-Claude Ambroise-Rendu : « Il y a d’abord les reconnaissances de la sexualité et de l’importance de la sexualité qui permettent à un certain nombre de représentants des sexualités dites alternatives, c’est-à-dire de sexualités non-hétéronormées, non-reproductrices, de s’exprimer et de revendiquer un certain nombre de choses, en particulier une égalité devant la loi. C’est cette possibilité qui va fournir l’occasion à ceux qui se dénomment eux-mêmes des pédophiles, de s’engouffrer en quelque sorte dans cette brèche en disant : ‘Nous demandons pour nous et pour les enfants, et au nom de la liberté sexuelle des enfants, un certain nombre de choses.' »

C’est une sorte de récupération par les pédophiles ?

Anne-Claude Ambroise-Rendu : « C’est exactement ça et ça part de la création, au tout début des années 1970, du Front homosexuel d’action révolutionnaire (Fhar) auquel viennent s’arrimer un certain nombre d’individus qui disent : ‘Nous qui sommes pédophiles, nous nous reconnaissons dans une identité sexuelle pédophile, nous menons le même combat, un combat pour l’égalité des uns et des autres devant la loi.’ Ils attaquent un alinéa qui a été ajouté au code pénal sous Vichy, puis qui a été confirmé à la Libération et qui, effectivement, établit une inégalité de fait en ce qui concerne la répression des relations sexuelles entre un adulte et un mineur lorsque ces relations sont homosexuelles. Donc là, il y a au départ, disons, une convergence d’intérêts. Le Fhar va très rapidement se désolidariser de ces revendications pédophiles en jugeant à raison que ce n’est pas exactement du même ordre et qu’il ne s’agit pas des mêmes choses. Néanmoins, la dynamique est lancée et c’est ainsi qu’on voit des intellectuels diffuser ce discours de la libération, un discours aussi d’interrogation quant à ce qu’est l’enfance et qui, naturellement, prétendent s’exprimer au nom de la liberté de l’enfant et du droit de l’enfant. La question, c’est : ‘Les mineurs ont-ils droit au désir ?’ Et la réponse qu’ils apportent à ça, évidemment, c’est : oui. »

Pourquoi ce mouvement est-il si bien accepté dans les médias, dans la société ?

Anne-Claude Ambroise-Rendu : « C’est un discours beaucoup plus qu’un mouvement qui est porté par un certain nombre d’intellectuels qui, eux, ont pignon sur rue. Il ne faut pas oublier que Gabriel Matzneff avait une chronique au Monde, que lui-même et Tony Duvert étaient très régulièrement publiés dans les colonnes de Libération. Ce sont des intellectuels. Ce sont des écrivains. Et c’est à ce titre-là, parce qu’ils portent un discours dit ‘de libération’, qu’ils rencontrent un certain succès auprès des organes de presse qui se veulent – et qui sont d’ailleurs – progressistes, de gauche et qui essayent de porter un discours différent.

Pourquoi des intellectuels comme Michel Foucault accompagnent ce discours ?

Anne-Claude Ambroise-Rendu : « Il y a des tas de raisons qui viennent d’horizons différents. Michel Foucault a fait régulièrement partie de commissions qui réfléchissaient à une révision du code pénal. Donc, dans un premier temps en tout cas, il se méfie de toute législation qui concerne la sexualité en estimant qu’il y a là une espèce d’intrusion abusive de l’État dans des pratiques, dans des activités qui sont intimes. C’est probablement l’une des premières raisons. La deuxième, c’est que lui aussi défend des sexualités non-hétéronormées, non-reproductrices. Et puis, cette question du désir de l’enfant, de l’enfant, de ce qu’est l’enfant, c’est vraiment un objet de réflexion pendant toute la période. Le paradoxe c’est que quand Michel Foucault dit : ‘Il faut interroger les enfants, il faut leur donner la parole, seuls eux sont capables de répondre finalement à ces questions’, il se trouve en contradiction avec Guy Hocquenghem, René Schérer, Tony Duvert et Gabriel Matzneff, qui jamais ne donnent la parole aux enfants. Il n’en est pas question. Et précisément parce qu’ils invoquent le caractère impossible en quelque sorte, du dialogue avec l’enfant et le caractère même inutile du dialogue avec l’enfant. Personne, à ce moment-là, ne se préoccupe de donner la parole aux enfants. Ils estiment que la notion de consentement chez l’enfant est une notion piégée. Et que donc un enfant, certes, peut dire qu’il est consentant, mais que cela ne veut pas dire qu’il l’a été pleinement. Parce qu’en réalité, le consentement chez un enfant, ça n’a pas le même sens que chez un adulte. C’est pour ça que je parle de tour de passe-passe intellectuel, parce qu’on évacue cette notion qui est évidemment centrale dans le droit de consentement. Or, le Code pénal avait bien prévu qu’un enfant, un mineur de moins de 15 ans, ne saurait consentir que l’on ne devait pas poser la question du consentement. »

À quel moment ces pédophiles sont-ils dénoncés publiquement ?

Anne-Claude Ambroise-Rendu : « Ils le sont quand même assez précocement, plus précocement qu’on ne le dit parfois. Dès la fin des années 1970, on voit un certain nombre de femmes commencer à dénoncer ce discours et mettre le doigt, mettre l’accent sur tout ce qu’ils recèlent de mauvaise foi. Je pense évidemment à Leïla Sebbar en 1978, avec son livre On tue les petites filles. Elle y aborde la question de l’inceste et des viols sur mineurs. Elle l’aborde bien comme une question de violence, de domination. L’année suivante, c’est Nancy Huston qui, elle, débusque plutôt le masquage littéraire auquel ces intellectuels se sont livrés en disant : dans nos têtes, la pédophilie, comme la violence, c’est de la littérature. C’est Humbert Humbert dans Lolita. Ce sont les dithyrambiques poèmes à Francesca de Matzneff. Ce sont les belles envolées philosophiques de René Schérer. Donc, elles sont très nettes. Simplement, elles sont peu entendues. Et c’est vraiment à partir du milieu des années 1980 qu’on peut repérer un basculement de l’ensemble de la doxa à la faveur de l’agitation lancée un certain nombre de victimes de ce qu’il faut bien appeler des violences sexuelles sur les plateaux de la télévision. »

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Source : France Culture, 2 fév 2021

Tags : Pédophilie, pédocriminalité, abus, viols, géneration de mai 1968,

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