La Françafrique, mode d’emploi

Réseaux de relations occultes, chasses gardées commerciales, accords secrets… depuis 50 ans, c’est un système qui s’est mis en place, avec ses hommes et ses pays. Explications.

Qu’est-ce que la Françafrique ?

Le néologisme a été inventé par l’ancien président ivoirien Félix Houphouët-Boigny, en 1955, pour désigner les bonnes relations du continent africain avec la puissance colonisatrice. Il a été détourné de son sens initial, trente ans plus tard, par François-Xavier Verschave, fondateur de l’association Survie. Pour, cette fois, conspuer un système de réseaux de relations occultes, de chasses gardées commerciales et d’accords secrets, y compris militaires, via lequel la France a cherché, dès le lendemain des indépendances africaines de 1960, à maintenir un lien privilégié avec ses ex-colonies.

Qui gagne quoi ?

La France entendait, par ce biais, garder la main sur les richesses pétrolières ou minières de son ancien pré-carré. Autre bénéfice pour l’ancien colonisateur : les dirigeants africains auraient financé sous le manteau les campagnes électorales des partis politiques français, droite et gauche confondues et jusqu’au FN. C’est ce qu’a affirmé Robert Bourgi, conseiller occulte de l’Elysée, au JDD dimanche dernier, sans toutefois apporter de preuve pour étayer ses allégations.

L’existence de ces valises de billets transitant entre les pays africains et l’Hexagone est depuis longtemps un secret de Polichinelle parmi les spécialistes. A la mort d’Omar Bongo en juin 2009, Valéry Giscard d’Estaing avait accusé le président gabonais d’avoir financé en 1981 la campagne présidentielle de Jacques Chirac. En décembre 2010, dans un documentaire diffusé en par France 2, deux anciens dirigeants d’Elf racontaient comment l’entreprise publique avait arrosé les campagnes des partis en France grâce aux revenus générés par le pétrole africain. Selon les connaisseurs du dossier Françafrique, l’argent qui aurait permis de financer les partis français viendrait notamment des recettes pétrolières mais aussi des aides versées par Paris dans le cadre de la coopération. Parmi les effets pervers de ces financements, ils donnent aux chefs d’Etat africains la possibilité d’influencer le cours de la politique française, témoignant ainsi de la complexité des relations françafricaines.

En contrepartie, la France assure aux présidents africains leur longévité politique, au mépris des règles élémentaires de la démocratie. Si besoin, elle intervient militairement, en application d’accords militaires secrets, pour les maintenir coute que coute au pouvoir. Paris les laisse aussi se constituer un patrimoine immobilier et mobilier en France en fermant les yeux sur la provenance de leur fortune. Un patrimoine connu sous le nom de « biens mal acquis ». En dépit de la plainte déposée en 2008 par Transparency International France à leur encontre, les présidents du Congo, de Guinée équatoriale, du Gabon et leurs proches ont ensuite continué d’acquérir voitures de luxe et oeuvres d’art en France.

De part et d’autre, on s’est – et on continue – à se rendre d’autres « menus services ». Ainsi, comme le souligne Antoine Glaser, auteur de « Comment la France a perdu l’Afrique », « des pays comme le Gabon rendent des services à la France, soit pour des opérations militaires secrètes à partir de leurs bases, soit parce qu’ils défendent les intérêts français aux Nations Unies ». Paris se fait, en échange le porte-voix du continent africain sur la scène diplomatique internationale.

Les hommes de la Françafrique

Tout au long de la Ve République, cette politique s’est appuyée sur une « cellule africaine » élyséenne, pilotée par des « Messieurs Afrique », et un maillage de membres des services secrets, de diplomates et de « correspondants locaux ».

Jacques Foccart

La Ce gaulliste historique, mort en 1997, symbolisait à lui tout seul la Françafrique. Non seulement il a été l’artisan du système de relations mis en place entre Paris et ses anciennes colonies à leur indépendance, mais il en a aussi été l’un des principaux acteurs durant plusieurs décennies.

Le Général de Gaulle place Jacques Foccart au poste de secrétaire général de l’Elysée pour les affaires africaine et malgache en 1958. Celui-ci tisse des relations personnelles et directes, souvent secrètes, avec les dirigeants africains, met en place un circuit court à l’écart des ministères. Depuis lors, la doctrine du domaine réservé est en place : la présidence a la haute main sur la politique étrangère, la Défense et les affaires africaines. Et avec elle, les contrats secrets, les rétrocommissions, les valises de billets…

Jean-Christophe Mitterrand

« Il y avait à l’Elysée quelqu’un qui s’occupait des relations personnelles de François Mitterrand avec les chefs d’Etat africains, tandis que j’avais des relations normales avec eux : le ministre n’est pas un collecteur de fonds ! » C’est ainsi que Roland Dumas évoque le fils du président, Jean-Christophe Mitterrand, surnommé « Papamadit » du temps où il était conseiller « Afrique » de son père.

Impliqué dans l’affaire dite « Angolagate », portant sur la vente d’armes à Luanda dans les années 90, il a été condamné à deux ans de prison avec sursis pour recel d’abus de biens sociaux.

Robert Bourgi

Il est l’héritier autoproclamé de Jacques Foccart dont il était un proche. Après avoir conseillé le RPR, puis Dominique de Villepin, l’avocat d’affaires du président gabonais Omar Bongo s’est mis au service de Nicolas Sarkozy en 2006. Il a finalement, dimanche 11 septembre, lancé de graves accusations de pots de vin contre la chiraquie.

Robert Bourgi explique avoir parlé par remords, mais certains analystes évoquent plutôt la nécessité de réaffirmer son importance dans la Françafrique alors que la concurrence s’accroît dans le milieu. Lire son portrait par Jean-Baptiste Naudet.

Alexandre Djouhri

Cet homme d’affaires, aussi proche de Dominique de Villepin que de Nicolas Sarkozy – une prouesse – encensé par Claude Guéant, a vu sa réputation, soigneusement tricotée par les plus hautes instances, voler en éclat avec la sortie du livre de Pierre Péan « la République des mallettes ». Le journaliste y dépeint un intermédiaire dans ce qu’il désigne comme « la principauté de non-droit ». Rétrocommissions, ventes d’armes, financements politiques… on y retrouve le milieu trouble de la Françafrique.

Claude Guéant

« On a beaucoup comparé le lien Foccart-De Gaule avec celui Guéant-Sarkozy », affirme le journaliste Gilles Labarthe. « Certains disent même que Guéant a plus de pouvoir que Foccart car il est sur tous les gros contrats – défense, sécurité, énergie – et qu’il a développé par son passé dans la police des liens internationaux avec les services de renseignement », souligne l’auteur de « Sarko l’Africain ». Le ministre de l’Intérieur, précédemment Secrétaire général de l’Elysée, est réputé pour agir de fait comme Jacques Foccart quant à son aptitude à prendre des décisions outre les avis des ministres, ce qui a déjà provoqué de vives tensions.

Patrick Balkany

Sans avoir aucune fonction officielle d’intermédiaire travaillant pour le ministère des Affaires étrangères, cet ami de longue date de Nicolas Sarkozy est « très régulièrement présent lors des déplacements en Centrafrique ou dans les pays du Golfe. Il reste dans la galaxie des intermédiaires un personnage au parcours intriguant », affirme Gilles Labarthe. Patrick Balkany était l’un des envoyés en Afrique de Charles Pasqua lorsqu’il fallait soutenir la campagne de Balladur de 1995 mais il a, semble-t-il, été un peu écarté depuis ses déclarations en Guinée. L’intime du président avait adoubé sans nuance le chef de la junte Moussa Dadis Camara une semaine avant que ses hommes ne commettent un carnage qui fit 157 morts.

Les piliers du pré-carré français

Gabon

Ce petit pays gorgé de pétrole est le pilier de la Françafrique. Le défunt président gabonais Omar Bongo, parvenu au pouvoir en 1967 grâce à Jacques Foccart, résumait ainsi la relation : « Le Gabon sans la France, c’est une voiture sans chauffeur, la France sans le Gabon, c’est une voiture sans carburant ». C’est là, en effet, que Elf avait bâti son empire. Aujourd’hui encore, le lien perdure. Nicolas Sarkozy a fait preuve d’une attention toute particulière à l’égard du Gabon, et ce dès son élection. Son premier coup de fil passé à un chef d’Etat étranger a été pour Omar Bongo. Idem pour son premier déplacement sur le continent africain, en juillet 2007 (en trois ans, il aura consacré pas moins de trois voyages à ce pays). Lorsqu’il a pris la décision de réduire le dispositif militaire français en Afrique à deux bases permanentes, il a choisi de conserver celle de Libreville (l’autre est à Djibouti, plus une présence militaire maintenue à Dakar). Si Nicolas Sarkozy s’est défendu d’avoir été derrière l’élection contestée d’Ali Bongo, fils d’Omar, le 30 août 2009, Robert Bourgi (qui appelait Omar Bongo « papa ») s’est vanté d’avoir plaidé en sa faveur.

Cameroun

Comme au Gabon, c’est Jacques Foccart qui a mis en place le premier homme fort du Cameroun, Ahmadou Ahidjo, à son indépendance en 1960. Pour asseoir son pouvoir, la France a poursuivi, après l’indépendance de son ex-colonie, la lutte qu’elle menait contre le mouvement indépendantiste en l’aidant à éliminer l’opposition, selon Thomas Deltombe, Manuel Domergue et Jacob Tatsitsa, qui racontent cette guerre dans le livre « Kamerun ! Une guerre cachée aux origines de la Françafrique, 1948-1971″ (La Découverte, 2011). Cette répression sanglante aurait fait, de 1956 à 1971, des dizaines de milliers de morts. Le successeur d’Ahidjo, Paul Biya, doit, lui, son installation à la tête du pays en 1982 à Elf. Il y est toujours. De grosses entreprises françaises y ont intérêt. Ainsi, le 14 juillet 2009, Total E&P Cameroun signait un contrat de dix millions de dollars avec la Société Nationale des Hydrocarbures du Cameroun (SNH) pour l’exploration dans le bloc offshore de Lungahe. Dix jours plus tard, Paul Biya était l’hôte de l’Elysée. Pourtant, il avait réprimé dans le sang un an et demi plus tôt, en février 2008, des émeutes contre la cherté de la vie et la réforme constitutionnelle qui a supprimé la limitation des mandats présidentiels. Mais alors que l’élection présidentielle approche, les médias camerounais se font l’écho d’un possible « lâchage » de Biya par Paris.

Niger

Au Niger, ce qui intéresse la France au plus haut point, c’est son uranium. A peine son ancienne colonie accédait-elle à l’indépendance en 1960, que Paris négociait déjà son exploitation. Le Niger fait partie de ces pays qui avaient signé avec l’Hexagone des accords assortis d’annexes spéciales permettant l’installation de forces militaires françaises sur leur territoire et l’accès prioritaire de la France à leurs ressources naturelles.

Aujourd’hui encore, l’uranium est tout l’enjeu de la relation entre Paris et Niamey. En mars 2009, Nicolas Sarkozy a décroché de haute lutte, face aux appétits chinois, un accord entre Areva et les autorités nigériennes pour l’exploitation de l’immense gisement d’Imouraren, dans le Nord du pays. C’est d’ailleurs à cette occasion qu’il a le plus explicitement résumé sa politique africaine : « Au Niger, la France a des intérêts, elle les assume et les promeut, en toute transparence ». Effectivement, on sait qu’il était intervenu en 2007, alors que les relations entre Areva et Niamey étaient au bord de la rupture, pour calmer le jeu, s’engageant à fournir à l’armée nigérienne, aux prises avec la rébellion touareg, des véhicules de reconnaissance et à rénover 35 automitrailleuses.

Depuis l’enlèvement de sept employés du groupe nucléaire français en septembre 2010, la France dispose au Niger d’un corps expéditionnaire de près de 80 soldats d’élite appuyés par des moyens aériens dont des avions de surveillance et de reconnaissance. Quelle sera la capacité de résistance du président nigérien Mahamadou Issoufou, élu en avril 2011, aux pressions de Paris ?

Sénégal

Dans un entretien publié lundi 12 septembre par le quotidien sénégalais L’Observateur, l’intermédiaire Robert Bourgi affirme que le fils du président Abdoulaye Wade, Karim, « a remis devant lui 500 millions de FCFA (760 000 euros) à (Dominique de) Villepin » alors qu’il était secrétaire général de l’Elysée. Des propos pour lesquelles Karim Wade a menacé de porter plainte pour diffamation. Mais qui n’évoquent qu’une des multitudes strates de la sédimentation des rapports étroits et tumultueux entre les pouvoirs français et sénégalais.

Wade, qui a fait une partie de ses études en France, est marié à une Française et a été élevé au rang de Grand officier de la légion d’honneur, a toujours su maintenir des rapports étroits avec Paris. Accusé de vouloir transmettre la présidence à son fils, il a d’ailleurs organisé la venue de ce dernier à l’Elysée pour un entretien en comité restreint avec Nicolas Sarkozy en 2008. Entretien à l’issu duquel un réacteur nucléaire civil devait être vendu au Sénégal… Business et politique en circuit court : c’est la Françafrique.

Si Robert Bourgi et Karim Wade se sont récemment fâchés, Abdoulaye Wade a, lui, jugé le 14 septembre, qu’il « n’y a pas de désamours ». « Robert Bourgi est toujours mon fils, il a appris son métier chez moi ».

Côte d’Ivoire

L’ancienne colonie française, qui compte 12.000 ressortissants français et abrite toujours de très importants intérêts financiers et militaires – la Force Licorne est sur place depuis 2002 – est l’un des pays clairement désigné par Robert Bougi comme ayant participé au financement de campagnes politiques françaises.

Des allégations confirmées par l’ ex-numéro deux de l’ancien régime de Laurent Gbagbo : « Il y a eu un transfert d’argent entre Laurent Gbagbo (2000-2011) et Jacques Chirac, en 2002″ a déclaré Mamadou Koulibaly, faisant état « d’environ deux milliards de FCFA (environ trois millions d’euros) transportés d’Abidjan vers Paris par valise ».

Le producteur de cacao, de bois, de matières premières est l’un des centres économiques d’Afrique les plus convoités par les entreprises françaises. Et les échanges sont donc particulièrement nombreux. La France a donc, au fil des années, tout fait pour les protéger. Jusqu’au début de l’année 2011 où l’armée française, sous mandat onusien, a prêté main forte au candidat élu à la présidence Alassane Ouattara pour faire respecter le verdict des urnes. Un nouveau président qui est, lui, resté prudent quant aux propos de Robert Bourgi : « Je pense qu’il y a beaucoup de rumeurs, mais je n’ai aucun élément » a-t-il réagi.

Congo-Brazzaville

Le producteur d’hydrocarbures est un sujet sensible pour Paris qui souhaite à tout prix préserver ses intérêts pétroliers dans la région. Et Jacques Chirac comme Nicolas Sarkozy n’ont jamais cessé de montrer leur amitié au président Sassou Nguesso malgré les accusations de « crimes contre l’humanité » à son encontre.

Lors des guerres civiles de l’été 1997 et de 1998-99, Elf et plusieurs banques françaises ont été accusées d’avoir financé les milices du président (les Cobras) qui ont massacré les populations (on évoque 100.000 morts). L’ancien PDG d’Elf Loik Le Floch Prigent, avait d’ailleurs affirmé que son entreprise « avait donné une forte rétribution à l’Etat congolais » pour obtenir les concessions pétrolières au Congo-Brazza face aux Américains.

Plusieurs enquêtes ont été ouvertes en France contre Denis Sassou Nguesso ou des membres de sa famille pour détournement d’argent public. Des enquêtes qui n’ont pas empêché les visites d’Etat du président à Paris ou celle de Nicolas Sarkozy à Brazzaville. Interrogé sur les accusations de Robert Bourgi d’un financement politique français par le chef d’Etat congolais, le porte-parole du gouvernement a toute fois démenti le 12 septembre 2011.

Céline Lussato et Sarah Halifa-Legrand – Le Nouvel Observateur

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