Le syndrome libanais

par Kamal Guerroua

Le syndrome libanais semble être celui de toute la région arabe et africaine. En inertie, ce joyau de l’Orient est en proie aux effets collatéraux de la culture du confessionnalisme, instaurée en norme de gestion des affaires de la cité. Et, sans doute, il sera en butte au chaos, si des réformes profondes ne seront pas entreprises dans un proche avenir.

Si l’aveu lâché par Yves Le Drian, le ministre français des Affaires étrangères, au lendemain de l’explosion du port de Beyrouth, a laissé plus d’un dans l’inquiétude, il n’en reste pas moins valable, au vu du contexte actuel. L’échec à former un gouvernement d’union nationale, malgré toutes les pressions étrangères et la caution apportée par Emmanuel Macron lui-même au processus de négociation interpartisane, en dit long sur les pesanteurs (internes, régionales, géopolitiques) qui jettent tout leur poids sur un pays à peine remis des blessures de la guerre civile.

D’un côté, le cartel occidental (France, Union européenne, Etats-Unis), avec sa feuille de route, consistant à écarter le Hezbollah, proche de l’Iran, de tout remodelage de la carte politique en sa faveur. De l’autre, l’Iran, puissance chiite tutélaire, qui essaie de marchander sa collaboration et son influence dans la région, moyennant l’arrêt des sanctions américaines (sanctions «unilatérales», cette fois-ci, après le retrait de l’administration Trump de l’accord sur le nucléaire de 2015). Autrement dit, le Liban est, en quelque sorte, un coup de poker pour la République islamique.

Il est clair que la position iranienne dans le dossier libanais est d’autant plus «stratégique» que les élections américaines approchent. Une chance inouïe pour les ayatollahs afin de faire peau neuve et de s’imposer en tant qu’unique interlocuteur face à la nouvelle administration américaine. Et aussi, par ricochet, contrecarrer les visées «géostratégiques» des monarchies du Golfe, à leur tête l’Arabie Saoudite. Facteur de la récente normalisation des Emirats arabes et du Bahreïn avec Israël aidant, ces derniers exploiteront cette occasion en or (en effet, les ayatollahs ont pris un significatif ascendant en popularité au sein de larges pans de l’opinion arabe hostile à un tel état de fait) pour redynamiser le statut de l’Iran en tant que leader islamique au côté de la Turquie d’Erdogan. Mais par-delà tous ces calculs, le Liban peut-il être vraiment sauvé ?

Lourdement endetté et faisant face à une grave crise économique, celui-ci n’aura, à vrai dire, d’autre choix que de se plier aux conditions des puissances occidentales, si tant est que leur aide soit possible, que le pays du cèdre rentre dans les critères des nations économiquement solvables et qu’il réponde favorablement et dans l’urgence au plan de sauvetage que lui proposerait, sans doute, tonton FMI ! Ce fonds pilleur des richesses des pays en faillite qui impose la sévère austérité, et bien évidemment des réformes politiques dont le mot d’ordre serait de réduire l’influence du Hezbollah à son plus faible niveau.

Mais à quel prix, tant que les équilibres confessionnels y sont si fragiles, pour aller dans le sens d’un consensus, ou du moins d’une plateforme commune pour la naissance d’une véritable alternative démocratique? De toute évidence, l’intérêt manifesté par l’exécutif français pour le Liban n’est pas du tout anodin. Il reflète sa volonté de ne pas perdre son ancrage dans une région qui lui est traditionnellement acquise et, puis, il se pose en un incontournable acteur dans la résolution de la crise de la Syrie voisine. Rappelons, à cet effet, que depuis l’assassinat de Rafik Hariri en 2005, la France s’est montrée particulièrement intrusive dans les affaires libanaises et a mobilisé l’opinion internationale conte la Syrie d’Al-Assad. Celle-ci s’est, au demeurant, retirée militairement quelques mois après du sud du Liban. Enjeu géostratégique régional, le Liban se confronte aujourd’hui à une impasse historique, alors la pression internationale s’accentue. Toutefois, la question serait non de qui peut le sauver, mais plutôt qui va en profiter.

Dans tous les cas de figure, les puissances occidentales qui s’efforcent à enfoncer le Hezbollah dans ce désastre – ce qui fera l’affaire des pays du Golfe – risquent de précipiter le Liban dans le gouffre. Mais si effondrement il y a, il aura certainement l’effet boomerang qui jettera toute la région dans le chaos, avec peut-être la recrudescence d’un Daech bis!

Le Quotidien d’Oran, 30 sept 2020

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