Journal d’un espion sahraoui : La marche verte

Novembre 1975 

La ville d’El Aaiun est encerclée. Le colonisateur espagnol a installé des clôtures de barbelés autour et à l’intérieur de la ville. Des barrages militaires contrôlent le mouvement des personnes et des voitures. On constate l’arrivée des premiers marocains dans des camions Ford avec des cabines en rouge à l’instar de ceux qui portaient la horde de la marche verte. Il n’y a plus aucun doute, l’Espagne est en train de livrer le territoire du Sahara Occidental au Maroc. C’était l’impression générale.

Trois mois avant, j’étais en prison. Suite à une perquisition chez moi, la police espagnole a trouvé des tracts semblables à ceux qui avaient été distribués la veille. Selon la rumeur, les espagnols pensent que ces tracts ont été imprimés au siège de la Radio où je travaillais comme rédacteur. Après avoir été torturé pendant deux jours, j’ai passé deux mois en prison avec Abdelkader Taleb Omar, ancien Premier Ministre et ambassadeur actuel de la République Sahraouie à Alger, Lehreitani Lahsen, conseiller à la présidence, Ahmed Moulay Ali, alias Bazooka, ambassadeur au Mexique et une 15 d’autres militants que la police espagnole soupçonnait d’être les dirigeants de l’organisation secrète du Front Polisario.

A l’époque j’avais 17 ans et j’étudiais au seul lycée de la ville, l’Institut Général Alonso. Craignant pour ma vie, mon père avait des soucis pour moi. En voyant l’arrivée des marocains, il me conseilla de quitter la ville et rejoindre la région orientale qui avait déjà été évacuée par l’armée espagnole et se trouve sous le contrôle des sahraouis. De mon côté, je n’avais pas envie d’expérimenter les prisons marocaines. J’étais sûr que la police espagnole allait livrer aux marocains les listes de tous les activistes connus, notamment ceux qui ont déjà séjourné dans les cachots espagnols et dont je fais partie. Je pars avec un ami à bord d’une voiture Land-Rover.

Nous arrivons à la localité d’Amgala. J’étais déçu parce qu’il n’y avait rien. Juste une poignée de petites maisons. Nous partons en direction de Tifariti pour arriver, enfin à la localité de Mahbes. Nous sommes invités à rejoindre la foule qui se trouve dans l’ancienne caserne espagnole des Troupes Nomades. Près de 500 personnes venus du Sahara espagnol, du Maroc, de la Mauritanie, de l’Algérie et de la France. Moins de 48 heures après, nous avons été embarqués dans des camions de la société de transport publique algérienne SNTR en direction de l’Algérie en vue de suivre l’instruction militaire. Nous arrivons dans une ancienne caserne française située à la localité de Djenien Bourzeg, entre Béchar et Aïn Safra. C’était au mois de novembre et il faisait un froid glacial.

La formation militaire

La formation militaire était organisée par des officiers de l’armée algérienne. Ils nous regroupent par 4 compagnies de 100 hommes chacune. Je suis nommé chef d’une section de 30 hommes.

Les instructeurs algériens en général avaient un caractère sympathique, à l’exception du Lieutenant Hicham qui nous reprochaient le fait qu’il n’avait pas vu sa famille depuis 6 mois (sic). Il était originaire du Nord de l’Algérie. Il n’hésitait pas à donner des claques pour le plus infime des motifs.

Un jour, le Lieutenant Hicham m’ordonne d’organiser une attaque à la tête d’un peloton de 10 hommes. L’ennemi était positionné sur une crête où il y avait des instructeurs qui nous tiraient dessus avec des balles réelles. Selon le Lieutenant Hicham, souvent, 10% des contingents trouvent la mort durant la période des instructions militaires. Mécontent de mon rendement lors de cette prétendue attaque, il me crache : « Je ne veux pas de toi comme chef de section ! ». Par miracle, je n’ai pas reçu une gifle.

Des voix se sont levées contre la maltraitance. Certains disaient : « Nous sommes des révolutionnaires, pas des troupes régulières pour être traités ainsi ». Les échos de la révolte sont arrivés à Tindouf qui dépêche Mohamed Lamine Ould El Bouhali. Il est resté avec nous jusqu’à la fin de la formation qui a duré un mois.

Le déploiement

Une fois la formation finie, nous partons encadrés dans un contingent qui sera connu sous le nom de « Bataillon de Mohamed Lamine Ould El Bouhali » du fait qu’il était notre commandant. Le bataillon de 400 hommes était armé avec des fusils A-40 (Kalachnikov), des mortiers 60 et 81 mm, et des roquettes anti-chars Bazooka.

Une fois arrivés au territoire sahraoui, la Première Compagnie est envoyée combattre au nord, dans la région d’El Farsia et Haouza où les combats faisaient rage contre l’armée marocaine. La destination des trois autres unités a été la région de Tifariti, Amgala et Smara dans ce qui sera appelé, dans un premier temps, « Région Centrale » et « Deuxième Région », plus tard. Je faisais partie d’une section qui campait à Oum Chgag, près de la localité de Boucraa, où se trouvent les gisements de phosphates. Le reste de l’unité, la 3ème Compagnie, avait élu la région de Khneig L’fa3, au sud de la ville de Smara.

A notre arrivée aux territoires libérés, nous avons eu l’agréable surprise de voir des unités de l’armée algérienne à Mahbes, Tifariti et Amgala. Leur présence nous a remonté le moral qui était très touché par le dureté des conditions de vie, le manque de moyens et d’armes face à un agresseur puissament armé et sans pitié. La bataille faisait rage à Aïn Ben-Tili où les unités algériennes ont écrasé les troupes mauritaniennes qui y étaient stationnées. Un avion F-5 de l’armée marocaine venue à leur rescousse est abattue par un missile Strella algérien.

Ould El Bouhali, en tant qu’ancien Sergent de l’armée algérienne d’origine sahraouie avait une mentalité militaire et compte nous réserver le traitement dont il est habitué dans l’armée algérienne. La troupe va de nouveau se révolter contre la maltraitance.

Prochain épisode : L’histoire de Mohamed Lamine Ould El Bouhali

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