Algérie : Corrupteur-corrompu, «rassa ouahda !»

par Belkacem Ahcene-Djaballah

Les lectures des multiples et divers articles de presse sur la corruption dans notre pays laissent coi. Non à cause de la problématique elle-même qui n’est pas nouvelle dans notre société (et dans toutes les autres sociétés), ni étonnante par sa croissance.

Ce qui laisse perplexe, ce sont bien plutôt les percées du phénomène dans presque toutes les composantes et toutes les strates de la société, ainsi que les manières d’occuper les terrains les plus arides et les plus réfractaires.

Les sexagénaires et plus se souviennent que le président défunt Houari Boumediene avait tenu quelques propos bien anodins et même taquins sur la chose immonde. Certains les ont (assez vite) érigés, purement et simplement, en véritable fatwa. Il ne s’agissait plus de se pourlécher les babines ou de goûter son doigt en un geste involontaire et gourmand, mais bel et bien de se gaver du miel d’autrui, toujours le meilleur car le plus aisé à prendre. L’herbe est toujours plus verte ailleurs. Le temps de l’Etat corrupteur venait de commencer !

Puis, l’Algérie allait alors basculer, en douceur et en profondeur, dans une corruption rampante, insidieuse mais toujours vorace. Pas toute l’Algérie. Pas tous les Algériens. Mais…

Car, si au départ, le citoyen n’était qu’un simple spectateur -la peur du gendarme s’estompant et les difficultés de la vie se multipliant-, il allait devenir, sans qu’il ne s’aperçoive, un citoyen-profiteur. Naissance aussi de deux états humains différents, le corrompu et le corrupteur. Le premier déviant par nécessité (sic !) machiavélique et le second se croyant dans le besoin, l’un n’excusant pas l’autre, les deux étant hors la loi et immoraux.

Il ne faut pas se faire d’illusions, ni croire ou faire croire que les valeurs dites authentiques de notre société -les religieuses en tête- sont et seront des remparts solides contre toute tentation. Elles n’ont rien empêché par le passé et vont, hélas, continuer en ce (mauvais) sens.

Il y a, bien sûr, la justice, revue et corrigée. Il y a, aussi, la presse qui « rapporte » et dénonce. Il y a une vie démocratique faite de vérités et de transparence. Il y a l’éducation civique et citoyenne à l’école publique. Il y a la culture citoyenne du bien.

Mais, il y a, surtout, la conduite exemplaire et sans tache des décideurs et des « responsables » désignés ou élus. Ils doivent, une bonne fois pour toutes, apprendre, très vite, sinon tout de suite, à « gérer le miel d’autrui (et même le leur) sans tentation d’en manger ni même d’en goûter » et sans asperger les proches, collaborateurs et autres parents, par esprit de clan et, surtout, pour mettre tout le monde dans le même bain. Une stratégie diabolique bien rôdée lors de ces dernières décennies. Virus pour virus, tout le monde doit être atteint !

Ils doivent, aussi, savoir que les armes de la société que sont la justice, la presse et les réseaux sociaux aujourd’hui, la vie démocratique, l’esprit civique et la culture citoyenne du bien sont, à moyen et long termes, mortelles. Bien plus encore, elles laissent des traces dans la mémoire collective et les descendants « paieront », aussi, hélas pour eux, pour des crimes qu’ils n’auront pas commis.

Le Quotidien d’Oran, 15 sept 2020

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