Crise en Libye: Manœuvres «pétrolières» en Méditerranée

par Ghania Oukazi

La guerre en Libye est projetée dans la mer Méditerranée à travers les manœuvres militaires que mènent la Grèce et la Turquie en vue de marquer chacune de son côté de nouvelles frontières maritimes pour accaparer notamment l’exploration de zones pétrolifères offshore.

Les manœuvres militaires menées depuis quelques jours dans la Méditerranée, d’un côté, par les forces navales turques et, de l’autre, par celles grecques augurent de conflits géostratégiques qui pourraient se déclarer entre plusieurs pays à la fois.

Depuis que la Turquie a signé en juin dernier un accord avec le président du GNA libyen, Fayez Esseraj, en vue d’exploiter les richesses de son pays en Méditerranée, les pays qui partagent des frontières maritimes dans cette zone menacent de réagir violemment au cas où l’accord n’est pas annulé. Chypre, l’Italie, l’Egypte et Israël figurent comme acteurs de premier plan dans cette zone où s’est déclarée la guerre froide. Le Parlement grec vient d’ailleurs de valider l’accord gréco-égyptien et un autre gréco-israélien dont les clauses ne diffèrent pas de celles contenues dans l’accord conclu entre Erdogan et Esseraj. Les trois accords traitent de l’exploitation de la même zone que celle délimitée par la Libye et la Turquie. Les manœuvres militaires grecques et turques viennent troubler des eaux dont l’Occident a toujours convoité les richesses. Dans l’offensive qu’elle prépare contre Ankara, Athènes est soutenue militairement par la France, l’Italie, Chypre et les Emirats arabes unis. Ces derniers viennent d’envoyer en Méditerranée 9 avions de combat à cet effet. L’on rappelle qu’Israël a déjà affirmé que les EAU ont l’aviation militaire la plus efficace en Libye. C’est dire que les ingérences étrangères en Libye commencent à s’identifier officiellement et publiquement en violation des règlements onusiens et en contradiction avec les recommandations de la communauté internationale, entre autres, lors de la conférence de Berlin.

Les membres de l’UE au secours de la Grèce

La chancelière allemande, Angela Merkel, a, elle auss,i appelé hier les pays membres de l’Union européenne à soutenir la Grèce. Elle a toutefois demandé à Athènes et à Ankara de privilégier le dialogue pour régler leur crise géostratégique. Crise qui pourrait pousser à la constitution de nouvelles alliances entre certains pays arabes proches d’Israël et les pays européens qui craignent qu’Erdogan n’accapare la Libye après qu’il eut décidé de déployer depuis mars dernier ses troupes militaires pour aider l’armée d’Esseraj à repousser l’offensive du maréchal Khalifa Haftar pour la prise de Tripoli. Membre à part entière de l’Organisation de l’alliance atlantique nord (OTAN) au même titre que les 28 membres de l’UE, la Turquie est le pays le plus craint dans la région. Les Occidentaux pensent que la présence de ses troupes armées en Libye cache mal des visées expansionnistes du président turc pour faire renaître l’empire ottoman qui a commandé le monde pendant plusieurs siècles. L’intervention militaire de la Turquie d’Erdogan en Libye a d’ailleurs obligé les nombreux pays qui, depuis 2011, entretiennent par procuration la guerre dans ce pays, à revoir leur feuille de route. Les EAU ont sauté un pas gigantesque dans ce sens. Ils ont rendu public leur coopération militaire, en renseignement et dans tous les autres domaines avec Israël. Un pas guerrier déjà franchi en Libye, aujourd’hui en Méditerranée, aux côtés de la Grèce et aussi en Afrique, au Mali, au Niger, en Mauritanie, sous d’autres formes d’intervention… Il semble urgent pour eux d’éloigner la Turquie de la Libye pour que leurs différents alliés dans ce conflit puissent redistribuer leurs cartes entre les belligérants libyens en vue de recomposer le pays et ses zones tribales.

La Libye disséquée

Le président de la Chambre des représentants (appelé auparavant Parlement de Tobrouk qui s’est déplacé à la fin 2019 à Benghazi) a officiellement demandé l’institution d’un nouveau gouvernement avec siège à Syrte en remplacement de celui présidé par Esseraj à Tripoli et reconnu par l’ONU. L’exclusion du président du GNA est donc aussi programmée pour permettre à Haftar de se redéployer conformément aux nouvelles instructions occidentales que les EAU et l’Egypte en particulier doivent exécuter. Le tout se fait en prévision de nouveaux rounds de négociations interlibyens qui devraient s’ouvrir au Maroc mais dont les objectifs ne seraient pas forcément en faveur du peuple libyen. Il est attendu, d’un moment à l’autre, que les Etats-Unis de Donald Trump qui régentent l’OTAN, se prononcent sur l’escalade gréco-turque et surtout sur le devenir de la Libye. Les calendriers se bousculent pour être remaniés. Le secrétaire général de l’Alliance atlantique, Jens Stoltenberg, a mené les 26 et 27 de ce mois des discussions de haut niveau à Berlin avec, entre autres, la chancelière Merkel. L’OTAN fait part aussi de manœuvres militaires aériennes entre des pays européens et les Etats-Unis. A ne pas oublier que Trump a claqué la porte du sommet de l’OTAN qui s’est tenu en 2018 à Bruxelles après avoir reproché à Merkel d’être sous l’emprise de la Russie de Poutine et aux pays européens de ne pas payer assez pour assurer la paix et la stabilité de l’Occident.

Le Quotidien d’Oran, 29 août 2020

Tags : Libye, Turquie, Chypre, GNA, Haftar, Tripoli, Méditerranée,