Mali : L’ordre règne à Bamako

De l’aveu à la fois et de la délégation de la Cédéao emmenée par l’ex-président nigérian Goodluck Jonathan et de la junte pour l’heure au pouvoir au Mali, formant le Comité pour le Salut du peuple, les discussions se déroulent dans le meilleur état d’esprit possible. Les deux parties ayant exprimé plus que leur satisfaction, leur optimisme quant à leur capacité à déboucher bientôt sur un règlement de la crise, c’est-à-dire avant même que la délégation ouest-africaine ne quitte le Mali, on se prend à se dire que cela ne saurait tarder désormais, si même cela n’est pas fait avant que ces lignes n’aient été publiées.

La délégation n’a pas seulement discuté avec les chefs du putsch du 18 août, mais elle aussi pu voir les anciens responsables arrêtés, et d’abord le président renversé Ibrahim Boubacar Keïta, sur l’état de santé physique et mental duquel elle a pu ainsi se rassurer. On sait que la première réaction de la Cédéao a été pour exiger, non seulement la libération de l’ex-président, mais son rétablissement dans les fonctions qui étaient les siennes. A première vue donc, le fait que ses représentants à Bamako se disent satisfaits du tour pris par les pourparlers ne devrait avoir qu’une seule signification, à savoir qu’un accord est en train d’être trouvé en vertu duquel Boubacar Keïta redeviendrait le président du Mali. Or, il suffit de se le dire en ces termes pour se rendre compte combien cela pèche par excès d’optimisme.

Des putschistes qui se laissent convaincre aussi facilement par leurs interlocuteurs de faire comme si rien ne s’était passé, comme si eux-mêmes n’avaient rien commis de répréhensible, voilà quelque chose qui ne s’est jamais vue nulle part, pas même dans ce continent de putschs qu’est l’Afrique. Ce n’est pourtant que de cette façon que les délégués de la Cédéao seraient, a priori, en droit d’envisager leur mission avec optimisme. Or, il y a quelque chose d’autre qui s’oppose à cette version, c’est le soutien dont jouit la junte de la part du peuple malien. Le coup d’Etat a donné lieu à des scènes de liesse dans Bamako, et probablement ailleurs dans le pays.

Plus significatif encore de ce que les putschistes soient perçus plus favorablement par les Maliens, la reprise par ces derniers de leurs activités ordinaires, comme si de rien n’était, ou alors comme si c’est au contraire maintenant que le retour à la normale a pu se produire. Il y avait des troubles et des protestations à n’en plus finir sous le président Keïta, qui maintenant ont cessé. N’est-ce pas là la meilleure preuve que le coup d’Etat, loin d’avoir causé le désordre, y a, en réalité, mis fin ?

Cela, la délégation de la Cédéao, venue convaincre les putschistes de rendre avant toute effusion de sang le pouvoir à ses détenteurs légitimes, n’a pas pu, pour sa part, ne pas le constater. Il y avait du désordre avant le putsch. L’ordre règne une fois qu’il est intervenu. Elle-même est présente et peut, de ce fait, en témoigner devant n’importe quelle autorité devant quoi elle serait appelée. De là, la question qui se pose : un putsch qui a l’appui enthousiaste du peuple, est-ce toujours une atteinte gravissime à la paix civile, si toutefois il l’est à l’égard de l’ordre constitutionnel en place ?

Les putschistes ayant agi selon le souhait du peuple, comme en atteste son soutien, sont-ils eux-mêmes renversables ? Forcée en l’occurrence de se rendre à cette évidence d’un peuple en phase avec la junte, la délégation de la Cédéao pourrait bien n’avoir eu d’autre choix que d’exprimer sa propre satisfaction. Ce que d’ailleurs elle n’a guère tardé à faire en déclarant que le choix du peuple malien sera de toute façon aussi le sien. Sous-entendu : en dépit de ce qu’elle-même a pu dire dans un premier temps.

Le Jour d’Algérie, 25 août 2020

Tags : Mali, putsch, Bamako, CNSP, CEDEAO, Sahel,

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