La débâcle démocratique des municipales

Ces élections municipales marquent un tournant dans la vie démocratique de notre pays. L’abstention est devenue explosive et s’est en effet affirmée comme un acte politique en réponse à l’incurie politicienne qui préside aux destinées du pays. Dans ce contexte, c’est le vert-nissage qui l’emporte au sein de la minorité qui se prête encore au jeu électoral. La social-écologie ressuscite la social-démocratie, tandis que le pouvoir présidentiel et ceux qui se présentent comme ses principaux opposants subissent un échec cuisant.

L’abstention est bien sûr le fait politique majeur de cette élection. La croissance de l’abstention n’est plus simplement linéaire : elle vient de faire un bond de discontinuité. A près de 60% là où elle pointait encore à 37% en 2014 lors des précédentes municipales, l’abstention progresse de plus de 50% d’un scrutin sur l’autre ! Or si les précautions sanitaires expliquent l’abstention du premier tour, elles ne suffisent pas à expliciter l’abstention dans ces étiages au second tour, et a fortiori les progrès de l’abstention d’un tour sur l’autre. Aux européennes il y a un an, l’abstention avait légèrement reculé. Là elle explose à nouveau. C’est donc bien un référendum populaire sur la décision d’Emmanuel Macron de maintenir le premier tour le 15 mars et plus largement sur sa gestion de crise du Covid qui a eu lieu. Et Emmanuel Macron a été giflé.

Plus largement, cette abstention politique frappe le dernier échelon qui recevait encore l’onction populaire en termes de légitimité. En ayant joué avec la démocratie, Emmanuel Macron a affaibli encore un peu plus celle-ci. La représentativité est rendue caduque par de tels taux d’abstention. Emmanuel Macron a agi en conscience en sachant par avance que ses décisions de maintien du premier tour puis de déconnexion du second susciteraient de l’abstention. Les citoyens ont réagi en responsabilité en portant celle-ci à un niveau qui fait du refus de vote politique le principal message de ces élections. Tel est pris qui croyait prendre (pour plus de détails voir mon éditorial pour La feuille constituante : Les abstentionnistes giflent Macron).

Dès lors quels autres enseignements tirer du scrutin quand on votait pour ce second tour dans une commune sur 7 et que seul 14% du corps électoral s’est exprimé ? Tout d’abord qu’il y a indubitablement une poussée écologiste. Mais celle-ci s’est donnée à voir dans un contexte (la crise du Covid), sur des territoires (les métropoles) et dans une sociologie qui invitent à ne pas projeter ce succès électoral sur d’autres échéances. Ainsi EELV ne dirigera qu’une seule ville de moins de 80.000 habitants. Par contre, indubitablement, EELV a pris le leadership politique au sein d’un nouvel attelage qui rhabille la social-démocratie moribonde en social-écologie. Mais le glissement pervers de la social-démocratie qui l’avait amené à accepter tous les renoncements et à disparaître faute de pouvoir de ce fait changer l’existant, guette déjà la toute fraîche social-écologie. Entre le rassemblement vert des étiquettes de la gauche, dont la défaite de EELV-LFI-PS-PCF&Co à Toulouse a fait la démonstration de son inefficacité dans une dynamique nationale pourtant ultra-porteuse, et, dans le prolongement de Yannick Jadot, la gaucho-droito compatibilité revendiquée par le nouveau maire EELV de Lyon dès le lendemain de son élection au micro de RMC, un décalage béant demeure avec la rupture avec l’ordre existant portée par la vague abstentionniste qui surplombe l’ensemble du scrutin, succès écologiste compris.

Le PS est lui conforté localement par le retour de ces coalitions. Il l’a emporté dans 6 villes de plus de 100.000 habitants et a conquis 12 villes de plus de 30.000 habitants pour diriger ainsi la moitié des villes de cette catégories emportées par la gauche (48 sur 101). Le PS a donc troqué son renforcement local contre un renoncement provisoire au leadership national si l’on en croit son premier secrétaire Olivier Faure qui affirmait dès le lendemain du scrutin être « prêt à me ranger derrière celui qui incarnera le bloc social écologiste ». Le PS se conforte localement dans la tempête en devenant une force d’appoint nationale.

Chez LR, la perte de Bordeaux et sans doute de Marseille ou la jonction désastreuse avec Gérard Collomb à Lyon témoignent d’un désaveu là où les scrutins avaient une dimension nationale tandis que le mouvement garde une forte implantation locale. LR ne dirige plus que 2 des 11 villes de plus de 200.000 habitants (Toulouse et Nice). Le succès d’Edouard Philippe au Havre est là pour démontrer que la dynamique à droite se situe encore aux marges de LR et non en son sein. La décomposition n’est pas terminée et, comme le PS, LR se contente d’être une fédération de baronnies locales à défaut d’être une force propulsive.

La victoire d’Edouard Philippe est pareillement un contre-pied infligé à LREM. L’emporte celui qui n’a pas rejoint LREM tandis que le mouvement présidentiel est en débandade. A Paris, Agnès Buzyn s’effondre et n’est pas même au conseil de Paris, de même que la ministre Marlène Schiappa. A Bordeaux ils participent du naufrage. A Lyon, Macron, soutien indéfectible de Collomb, est directement impacté. A peine trois villes de plus de 30.000 habitants dirigées par LREM et un désaveu populaire encore renforcé lors de ce second tour à la fois par l’abstention mais même au sein de ceux qui se mobilisés avec des scores en recul d’un tour sur l’autre comme à Paris. LREM doit tout à la monarchie présidentielle qui fait les élections législatives par le résultat de la présidentielle. Hors ce travers institutionnel, c’est une non-force résiduelle.

Mais ses principaux opposants ne sont pas au mieux. Le RN a ainsi échoué dans l’objectif que Marine Le Pen lui avait pourtant assigné de s’implanter localement. Perpignan est l’arbre qui cache la forêt. Certes plusieurs villes dirigées par le RN avaient reconduit leur exécutif dès le premier tour, mais la diffusion par capillarité dans les villes alentours avait échoué. Lors de ce second tour, Mantes-la-ville, Le Luc, ou encore la mairie d’arrondissement dirigée par Stéphane Ravier à Marseille ont carrément été perdues. Le statu quo persistant marque l’incapacité du RN à franchir un seuil.

La France insoumise poursuit quant à elle son effondrement. Son renoncement des européennes s’est prolongé par son illisibilité stratégique lors de ces municipales. Les investitures de son puissant comité électoral ont été ridiculisées par des candidats qui ont été à la gamelle avec ici la droite, ailleurs LREM, d’autres fois des personnages peu recommandables. Ailleurs, sa participation aux assemblements de la gauche auxquels elle s’est livrée témoigne qu’elle est une moins-value pour celle-ci, comme à Toulouse où son théoricien, le député européen Manuel Bompard, est le seul à finalement avoir réussi à briser la dynamique EELV et à avoir fait perdre les écologistes. Plus loin encore, les circonscriptions conquises en 2017 ont vu les municipales tourner à la débandade : à Ivry, LFI a regardé en spectateurs le triomphe du maire sortant PCF Philippe Bouyssou tandis que dans l’autre ville de la circonscription le MRC reprenait la ville, à Saint-Denis la ville a été livrée au PS contre le PCF, à Bagnolet l’échec est patent, Aubervilliers a vu le PCF perdre la ville au profit de l’UDI. Quant à Marseille, l’histoire s’écrit déjà là-bas sans LFI. La France insoumise est ramenée au rang d’une force strictement parlementaire à l’heure où la dynamique populaire se situe hors les institutions. Bref, si le collectif humain La France insoumise demeure, si son programme de 2017 L’avenir en commun qui a rassemblé 7 millions de suffrages est un acquis décisif, le label LFI est lui devenu inopérant à force de renoncements, d’institutionnalisation et d’illisibilité politique.

Après qu’un récent sondage a marqué l’incapacité de l’offre politique existante à retranscrire la volonté populaire (lire ici), les municipales attestent d’un rejet puissant des opérations politiciennes et de ceux qui prétendent aujourd’hui reproduire en 2022 les échecs du passé. Un élément disruptif viendra donc immanquablement balayer l’existant. La social-écologie s’est affirmée comme une respiration mais dans une démocratie placée en coma artificiel. Mais elle n’a pas non plus représenté une « vague verte » ou fait apparaître le rassemblement de la gauche comme une alternative comme on peut trop souvent le lire le lire : l’ensemble de la gauche se trouve aujourd’hui à la tête de 86 villes de plus de 30.000 habitants là où elle en détenait 84 en 2014. Surtout, la social-écologie n’a pas fait la démonstration qu’elle a valeur de remède pour ramener le corps politique à la vie active. Le principal point de blocage démocratique n’est donc pas levé. Il reste le verrou et la clé de l’avenir.

François Cocq

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Tags : France, élections municipales, municipales 2020, abstention,

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